Ronald Reagan racontait un jour une anecdote à propos de trois hommes qui se tenaient devant les portes du paradis. Il ne restait de la place que pour un seul d’entre eux, expliqua saint Pierre, et cette place reviendrait à celui qui avait exercé le plus ancien métier du monde.
Le premier homme était chirurgien. « Mon métier est le plus ancien », dit-il. « Dieu prit une côte d’Adam pour créer Ève. C’était une opération chirurgicale. »
Le deuxième était ingénieur. « Impossible », répondit-il. « Avant Adam et Ève, il n’y avait que le chaos. Quelqu’un devait bâtir le monde à partir de ce chaos. C’était l’œuvre d’un ingénieur. »
Alors le troisième homme s’avança.
Dans la version de Reagan, il s’agissait d’un économiste. Mais notre époque impose une légère correction : le troisième homme est un politicien.
Le chirurgien et l’ingénieur le regardent avec incrédulité. Le politicien hausse les épaules.
« Et d’où », demande-t-il, « pensez-vous que venait le chaos ? »
La plaisanterie est ancienne. Le diagnostic est éternel.
Le politicien professionnel n’a pas de véritable idéologie. Il a un inventaire. Aujourd’hui, il vend la solidarité ; demain, la sécurité ; après-demain, l’indignation. Ses convictions durent exactement aussi longtemps que le sondage qui les rend rentables.
Il ne résout pas nécessairement les problèmes. Il les exploite.
Le chaos, pour lui, n’est pas une catastrophe. C’est une matière première. La division n’est pas un échec. C’est une circonscription électorale. La peur, l’envie et le ressentiment ne sont pas des maladies sociales à guérir, mais des émotions à récolter.
New York vient d’en écrire le manuel. Zohran Mamdani lui a donné une couverture.
La jalousie avec un ticket de bus gratuit
Ceux qui affirment que Mamdani a gagné uniquement parce qu’il promettait des bus gratuits, des crèches gratuites et un gel des loyers n’ont vu que l’emballage. Ces promesses étaient habiles, simples, presque cinématographiques. Elles pouvaient se résumer en une phrase et se vendre dans une vidéo de trente secondes.
Mais chaque trajet gratuit possède un guichet caché. Chaque service gratuit porte une facture. Et dans le récit de Mamdani, il était déjà clair qui devrait la payer : quelqu’un d’autre.
Son succès reposait sur deux vieux piliers politiques. Le premier était la jalousie sociale. Le second était la normalisation électorale de sentiments antisémites sous le pavillon de l’activisme anti-israélien.
Mamdani a déclaré ouvertement que les milliardaires ne devraient pas exister. Sa campagne a lié ses promesses sociales à une hausse des impôts sur les millionnaires et les entreprises. Le message n’était pas seulement que les New-Yorkais les plus pauvres méritaient d’être aidés. Le message plus profond était que la richesse elle-même était devenue suspecte.
C’est là que se situe la différence entre une politique sociale et une politique de la jalousie.
La politique sociale demande comment élever les citoyens. La politique de la jalousie demande qui doit être abaissé.
La politique sociale cherche à réduire la pauvreté. La politique de la jalousie cherche à rendre la prospérité moralement suspecte.
L’entrepreneur n’est plus présenté comme quelqu’un qui a accumulé du capital, pris des risques, payé des salariés et peut-être commis des erreurs en chemin. Il est réduit à la caricature de celui qui possède « trop ». La manière dont cette richesse a été créée n’a plus aucune importance. Son existence devient une preuve de culpabilité.
La jalousie, c’est l’envie à laquelle on a remis un bulletin de vote.
Voilà le premier carburant politique de Mamdani. Il n’a pas promis aux électeurs une société dans laquelle davantage de citoyens pourraient bâtir leur propre patrimoine. Il leur a promis une société dans laquelle les riches recevraient la facture. La formule est irrésistible, car le politicien offre des avantages à ceux qui peuvent voter pour eux, tout en envoyant l’addition à une minorité qui, de toute façon, ne le soutient pas.
L’antisémitisme sous emballage humanitaire
Le second pilier était plus sombre.
Critiquer Israël n’est pas automatiquement de l’antisémitisme. Critiquer Benjamin Netanyahu ne l’est pas davantage. Un gouvernement, y compris le gouvernement israélien, peut être jugé avec sévérité. Une conduite militaire peut être examinée. La souffrance palestinienne ne doit être ni niée ni minimisée.
Mais Mamdani ne s’est pas arrêté à la critique d’un gouvernement.
Il soutient le mouvement BDS. Il a refusé de reconnaître Israël spécifiquement comme État juif, préférant dire qu’Israël ne pouvait exister que comme un État garantissant des droits égaux à tous. Il a d’abord refusé de condamner le slogan « globalise the intifada ». Ce n’est que sous la pression politique qu’il a promis de ne pas employer lui-même ces mots et d’en décourager l’usage chez les autres. Plus tôt encore, il avait relié directement la brutalité de la police new-yorkaise à Israël, affirmant que lorsque la botte du NYPD se trouve sur le cou de quelqu’un, cette botte a été lacée par l’armée israélienne.
Ce ne sont pas des dérapages accidentels. C’est un motif récurrent.
L’État juif n’est pas traité comme un État parmi d’autres, avec ses frontières, ses gouvernements, ses fautes, ses ennemis et ses traumatismes historiques. Il est traité comme la source métaphysique de l’injustice, comme si même les violences policières à New York ne pouvaient être comprises qu’en y entraînant Israël.
C’est là le mouvement caractéristique de l’antisémitisme moderne. Il dit rarement encore ouvertement : « Je hais les Juifs. » Il préfère parler du seul État juif auquel on refuse la pleine légitimité nationale. Il parle d’influence cachée, d’argent obscur et de pouvoirs agissant derrière le monde visible. Il donne à de vieux préjugés un vocabulaire nouveau, puis appelle cela de l’activisme pour les droits humains.
En juin 2026, Mamdani est allé plus loin encore. Il a décrit l’AIPAC, l’organisation de lobbying pro-israélienne, ainsi que les forces qui, selon lui, protégeaient l’ordre établi, comme des « monstres ». Il a parlé de millions en argent opaque, de pouvoir, de tentatives visant à dresser les gens les uns contre les autres. Même certains de ses alliés juifs progressistes ont condamné ce choix de mots, y voyant le signe d’un schéma inquiétant.
Il n’est pas nécessaire de sonder l’âme de Mamdani pour juger son langage. En politique, on ne mesure pas les intentions secrètes ; on juge les signaux publics.
Un politicien qui, dans la ville abritant la plus grande communauté juive en dehors d’Israël, commence par relativiser le mot intifada, refuse le caractère juif d’Israël, rend l’armée israélienne responsable de la violence policière américaine, puis dépeint une organisation pro-israélienne comme un monstre nourri par de l’argent obscur, sait parfaitement quel public il sert.
Le fait qu’il déclare par ailleurs combattre l’antisémitisme n’efface pas ces choix. Un politicien peut défendre solennellement la prévention des incendies le lundi et distribuer des allumettes le mardi.
La chimie politique des années trente
La comparaison avec le nazisme doit être maniée avec prudence. Mamdani n’est pas Hitler, et New York n’est pas l’Allemagne de 1933. Une équivalence directe serait historiquement paresseuse et intellectuellement malhonnête.
Mais cela ne signifie pas qu’il faille ignorer le mécanisme.
La chimie politique toxique repose sur deux ingrédients : le ressentiment économique et la fabrication d’un ennemi juif. On dit à un groupe que ses difficultés proviennent de la richesse d’un autre. Puis on lui apprend que derrière la richesse, les médias, les lobbys et le pouvoir politique, se cache toujours la même influence suspecte.
Pendant la Grande Dépression, les nazis gagnèrent du soutien en présentant les Juifs comme la source de la décadence politique, sociale, économique et morale. Ils transformèrent la frustration en accusation, et l’accusation en vision du monde.
Ce n’est pas le même mouvement. Ce n’est pas le même crime. Mais c’est une méthode historiquement reconnaissable.
Lorsque l’on apprend aux citoyens que les problèmes sociaux ne naissent pas d’institutions complexes, de mauvaises lois, de faiblesses humaines et d’intérêts contradictoires, mais d’une classe moralement pourrie et d’une minorité suspecte, on pose toujours les mêmes rails. La gare d’arrivée peut différer. La direction demeure dangereuse.
Mamdani a mis le train en marche, et le Parti démocrate observe la vente des billets.
En juin 2026, trois candidats qu’il soutenait ont remporté des primaires démocrates pour la Chambre des représentants des États-Unis. Deux membres sortants du Congrès ont été battus. Ce qui était encore présenté en 2025 comme une victoire locale surprenante est désormais en train de devenir une école politique : promettre des avantages tangibles, diaboliser les adversaires économiques et présenter le radicalisme anti-israélien comme une pureté morale.
Le succès est plus contagieux que la conviction.
Les Engagés découvrent la jalousie
Les politiciens belges ont observé attentivement.
L’agitation anti-israélienne est désormais devenue si ordinaire chez nous que les citoyens juifs sont sans cesse contraints de répondre d’un gouvernement qu’ils n’ont pas élu et d’une guerre sur laquelle ils n’ont aucune autorité. La frontière entre la critique d’Israël et la suspicion jetée sur les Juifs est constamment franchie, après quoi l’on feint l’indignation lorsque le mot antisémitisme est prononcé.
Mais cette source seule ne produit pas un nombre illimité de voix. C’est pourquoi l’autre carburant de Mamdani est maintenant déployé : la jalousie.
Les Engagés cherchent à dépasser les socialistes, et même le PTB, sur leur gauche avec des propositions économiquement nuisibles mais électoralement frappantes. Ils proposent une contribution annuelle sur ce qu’ils appellent les « grands patrimoines financiers ». L’immobilier serait exclu, et les premiers 500 000 euros d’actifs financiers seraient exonérés. Techniquement, donc, seul le montant supérieur à 500 000 euros serait taxé. Politiquement, toutefois, le message est limpide : à partir d’un demi-million d’euros, le citoyen entre dans la catégorie des « grands patrimoines ».
Cette somme est importante. Mais ce n’est pas la fortune d’un oligarque.
Elle peut être le produit de la vente d’une petite entreprise. Elle peut constituer la réserve de pension d’une personne qui a épargné et investi pendant quarante ans. Elle peut être le capital d’un indépendant qui ne bénéficie pas d’une généreuse pension de fonctionnaire. Elle peut représenter l’argent avec lequel quelqu’un compte financer ses soins futurs, aider ses enfants ou sécuriser sa vieillesse.
Pour Les Engagés, cependant, il suffit de redéfinir politiquement ce citoyen. Il n’est plus prudent, indépendant ou prévoyant. Il appartient désormais aux « grands patrimoines ».
Le PS place sa définition des « ultra-riches » à 1,25 million d’euros, en plus de l’habitation familiale et des actifs professionnels. Le PTB ne fait commencer son impôt des millionnaires qu’à partir d’un patrimoine net de cinq millions d’euros. Les bases taxables diffèrent, mais la course sémantique est indéniable : Les Engagés abaissent le seuil politique de la richesse encore plus bas que des partis qui se revendiquent ouvertement socialistes ou marxistes.
Ce n’est pas du centrisme. C’est du dumping électoral.
Ils ne cherchent pas à vaincre le PTB en expliquant pourquoi ses recettes économiques sont mauvaises. Ils cherchent à le vaincre en déclarant qu’un groupe encore plus large de citoyens appartient à la catégorie des pécheurs fiscaux riches.
La Californie taxe les montagnes ; la Belgique taxe les collines
La comparaison avec la Californie rend presque comique l’appauvrissement belge du mot « riche ».
En Californie, les électeurs devraient se prononcer sur une contribution unique de cinq pour cent visant les personnes possédant plus d’un milliard de dollars. Même dans l’un des États les plus progressistes d’Amérique, la cible est donc explicitement constituée de milliardaires. Et la mesure serait, en outre, ponctuelle.
En Belgique, au contraire, le débat porte sur une contribution annuelle commençant au-delà de 500 000 euros d’actifs financiers.
La Californie montre une montagne et l’appelle une montagne.
La Belgique montre une colline et annonce que même là, les sherpas devront payer.
La différence est plus qu’arithmétique. Elle révèle deux ambitions opposées. La Californie débat de ce que l’on peut prélever sur des personnes possédant plus d’un milliard. La Belgique débat de la manière dont on peut abaisser la définition de la richesse avant que la classe moyenne ne comprenne qu’elle sera la prochaine.
On ne veut pas rendre la Belgique plus riche. On veut tirer le concept de richesse si bas qu’un nombre croissant de citoyens se retrouvent au-dessus de la ligne et peuvent donc être fiscalement plumés.
Un pays ne devient pas prospère en appelant ses épargnants des riches. Il ne devient pas juste en rendant suspects ses citoyens qui réussissent.
L’égalité dans l’appauvrissement reste de l’appauvrissement.
L’impôt qui sélectionne son propre électorat
Bien sûr, tous ceux qui seraient touchés par un tel impôt ne partiront pas immédiatement. Les gens ont des familles, des maisons, des entreprises, des salariés, des attaches sociales.
Mais il n’est pas nécessaire que tout le monde parte.
Une base taxable ne s’effondre pas seulement par un exode total. Il suffit que les entrepreneurs, les investisseurs et les détenteurs de patrimoine les plus mobiles s’en aillent les premiers. Un pays n’a pas besoin de se vider pour devenir plus pauvre. Il suffit que précisément ceux qui peuvent reconstruire ailleurs du capital, des entreprises et des emplois décident de le faire.
Il y a ici une logique électorale perverse.
Les personnes taxées partent ou retirent leurs investissements. Les personnes favorables à la taxe restent. Lors de l’élection suivante, la part des opposants diminue et celle des bénéficiaires augmente.
L’impôt détruit lentement sa propre opposition.
Lorsque les recettes déçoivent ensuite, les politiciens ne concluront pas que l’impôt était mauvais. Ils diront que les riches ont fui et qu’un nouveau groupe doit donc, à son tour, payer sa « juste contribution ».
Aujourd’hui, le seuil est à 500 000 euros.
Demain, il sera à 400 000.
Puis à 250 000.
Le grand patrimoine devient un patrimoine modeste. Le patrimoine modeste devient de l’épargne. L’épargne devient un signe de privilège. Et chaque fois, on nous expliquera que seule une petite minorité exceptionnellement favorisée est concernée.
Jusqu’à ce que la minorité soit devenue la majorité.
La pauvreté comme instrument de pouvoir
Les citoyens plus pauvres sont plus faciles à gouverner que les citoyens indépendants. Non parce qu’ils seraient moins intelligents ou moins dignes, mais parce que la dépendance économique rétrécit la liberté politique.
Ceux qui dépendent de plus en plus de l’État pour leur logement, leur transport, leur garde d’enfants, leur revenu et leurs soins de santé ont davantage de difficulté à s’opposer à ce même État.
La prospérité disperse le pouvoir.
La pauvreté le concentre.
Un citoyen indépendant peut refuser, partir, investir, soutenir un journal, financer une association ou lancer un mouvement politique. Un citoyen dépendant doit d’abord se demander si son allocation, son permis, sa subvention ou son logement social ne sera pas mis en danger.
Le politicien qui prétend combattre la pauvreté n’a pas toujours intérêt à sa disparition. La pauvreté est aussi une clientèle. La dépendance est aussi une fidélité électorale. L’État jette la bouée de sauvetage après avoir laissé monter les eaux.
Après le départ des entrepreneurs et du capital, le seuil fiscal pourra être abaissé encore et encore. À la fin, seuls les politiciens resteront au-dessus de la ligne — non pas nécessairement parce qu’ils seront les plus riches, mais parce que ce sont eux qui décideront où tracer cette ligne.
L’Amérique demeure un exemple
Les États-Unis demeurent un exemple pour l’Europe. Mais tout exemple n’est pas destiné à être suivi.
Certains exemples sont des monuments.
D’autres sont des panneaux d’avertissement.
Mamdani montre comment des élections peuvent être gagnées en combinant des promesses sociales avec la jalousie économique et un radicalisme anti-israélien qui rend politiquement respectables des idées antisémites. Il montre comment rendre les bénéfices visibles et les coûts invisibles. Comment remettre un cadeau à l’électeur tout en lui désignant l’ennemi qui devra le payer.
Les politiciens belges n’importent pas l’esprit entrepreneurial américain, son instinct constitutionnel de liberté ou sa méfiance envers un État tout-puissant.
Ils importent ses prédicateurs de haine et ses architectes du chaos.
Aux portes du paradis, le politicien sourit toujours. Il n’a pas besoin de demander d’où venait le chaos. Il connaît la réponse.
Il a contribué à le créer, l’a ensuite appelé une crise, en a taxé les victimes, puis a promis de le résoudre — après les prochaines élections.
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