Pendant dix-huit mois, les autorités belges ont mené une enquête comprenant des écoutes téléphoniques, des perquisitions, des investigations financières et de nombreux interrogatoires. De telles mesures sont généralement réservées au terrorisme, à la criminalité organisée ou à des menaces graves contre la sécurité nationale. Or, dans ce cas, l’enquête ne visait ni un réseau criminel, ni une organisation extrémiste, ni un danger pour l’État belge. Elle concernait une pratique religieuse plus ancienne que la Belgique elle-même : la brit mila, la circoncision rituelle juive par laquelle un enfant est introduit dans l’Alliance et dans la continuité du peuple juif.
Le parquet d’Anvers souhaite renvoyer devant le tribunal correctionnel deux mohalim, officiants religieux chargés de la circoncision rituelle, en lien avec des circoncisions pratiquées sur au moins quatre-vingt-dix-huit nourrissons. Il appartient à la justice de déterminer le bien-fondé juridique de cette affaire, et toute personne concernée bénéficie naturellement de la présomption d’innocence. Mais quelle que soit l’issue de la procédure, la portée de ce dossier dépasse largement le cadre judiciaire. Pour de nombreux Juifs belges, il soulève une question bien plus fondamentale : que se passe-t-il lorsqu’un État démocratique commence à considérer les pratiques religieuses essentielles d’une minorité comme des sujets relevant de l’enquête pénale ?
Cette interrogation ne peut être dissociée d’une évolution plus large. Ces dernières années, de nombreux Juifs de Belgique ont vu plusieurs piliers de leur vie religieuse faire l’objet d’une pression croissante. L’interdiction de l’abattage rituel a considérablement compliqué le maintien d’un mode de vie pleinement casher dans le pays. Aujourd’hui, c’est la circoncision rituelle qui se retrouve sous le regard de la justice. Chacune de ces mesures peut être défendue séparément sur des bases juridiques, éthiques ou techniques. Mais les communautés ne les vivent pas comme des événements isolés. Elles les perçoivent comme une accumulation de signaux.
Il en résulte un sentiment grandissant que la Belgique continue certes à valoriser l’histoire juive, mais se montre de moins en moins à l’aise avec la continuité de la vie juive elle-même.
Cette distinction est essentielle.
Une société qui commémore la Shoah tout en exerçant une pression croissante sur des pratiques fondamentales du judaïsme risque d’envoyer un message contradictoire. Elle honore le passé juif tout en créant une incertitude sur l’avenir juif. Elle célèbre la contribution que les Juifs ont apportée au pays, tout en semblant moins certaine de la place qu’ils devraient occuper dans son avenir.
Pendant des générations, Anvers a été l’un des centres les plus importants de la vie juive en Europe. Connue dans le monde entier comme la « Jérusalem du Nord », la ville accueillait une communauté juive dynamique sur les plans religieux, culturel et économique. Synagogues, écoles, commerces casher, institutions caritatives, érudits, entrepreneurs et grandes familles faisaient naturellement partie du paysage urbain. À l’époque florissante de l’industrie du diamant, les responsables politiques se plaisaient à s’associer à la communauté juive. Son succès était considéré comme un succès belge. Son rayonnement international contribuait à la réputation du pays.
Peu de personnes auraient alors imaginé que la présence future de cette communauté puisse un jour devenir une question ouverte.
Pourtant, cette question est aujourd’hui posée de plus en plus souvent.
Pas seulement par des journalistes ou des responsables communautaires, mais également par des familles juives ordinaires qui réfléchissent à l’avenir de leurs enfants.
Les raisons dépassent largement le cadre d’une seule affaire judiciaire. Elles s’inscrivent dans une transformation plus profonde qui traverse l’Europe et qui est devenue particulièrement visible depuis le 7 octobre 2023.
Toute discussion honnête doit commencer par ce qui s’est passé ce jour-là. Le 7 octobre fut la traversée meurtrière du Hamas à travers Israël. Des familles furent massacrées dans leurs maisons. Des enfants furent assassinés. Des femmes furent agressées. Des personnes âgées furent exécutées. De jeunes festivaliers furent massacrés. Des centaines d’otages furent emmenés à Gaza.
Pour de nombreux Juifs européens, cette attaque n’a pas seulement constitué une tragédie nationale pour Israël. Elle a représenté un tournant psychologique majeur. Elle a rappelé que les violences de masse contre les Juifs demeurent possibles dans le monde contemporain. Mais ce qui a suivi s’est révélé presque aussi inquiétant.
Bien que des condamnations aient été prononcées par les dirigeants politiques européens, beaucoup de Juifs ont eu le sentiment que la clarté morale entourant ce massacre s’est rapidement dissipée. En quelques semaines, l’attention publique s’est presque entièrement déplacée vers la réponse militaire israélienne. Les otages ont progressivement disparu du débat public. Les victimes du 7 octobre ont été reléguées à l’arrière-plan. L’attaque elle-même est devenue une note de bas de page tandis que le conflit qui a suivi monopolisait les médias, les universités, les réseaux sociaux et les débats politiques.
Cette évolution met en lumière un phénomène de plus en plus visible en Europe : l’antisémitisme sociétal.
Contrairement à l’antisémitisme classique, l’antisémitisme sociétal ne s’exprime pas toujours par une haine explicite des Juifs. Il apparaît souvent sous des formes plus subtiles. Il se manifeste lorsque la souffrance juive est considérée comme moins urgente que celle des autres. Lorsque les craintes des Juifs doivent être justifiées avant d’être prises au sérieux. Lorsque leurs préoccupations suscitent moins spontanément la compassion que celles d’autres groupes.
Au fond, l’antisémitisme sociétal repose sur la normalisation des doubles standards.
Le Juif mort est commémoré, mais le Juif vivant est suspecté.
La Shoah est rappelée, mais l’insécurité contemporaine des Juifs est relativisée.
L’identité juive est tolérée à condition qu’elle reste détachée des préoccupations collectives juives.
Israël peut, comme toute démocratie, faire l’objet de critiques. Mais trop souvent, ces critiques se transforment en une hostilité plus générale qui touche également des Juifs n’ayant aucun lien avec les décisions du gouvernement israélien.
Ce qui rend ce phénomène particulièrement préoccupant est qu’il ne provient pas d’un seul courant idéologique. C’est précisément ce qui le rend si difficile à combattre.
Une partie de l’extrême droite continue de recycler les mythes antisémites traditionnels sur l’argent, le pouvoir et l’influence. Une partie de l’extrême gauche considère de plus en plus les Juifs uniquement à travers le prisme du colonialisme et de l’oppression. Certains milieux universitaires présentent Israël comme un État singulièrement illégitime tout en accordant peu d’attention critique à l’idéologie du Hamas. Une grande partie des médias consacre un espace considérable aux erreurs supposées d’Israël ou des institutions juives, tandis que les menaces visant les communautés juives reçoivent souvent moins d’attention.
Parallèlement, une autre évolution transforme le paysage politique européen : l’influence croissante de l’islam politique.
Ce sujet doit être abordé avec honnêteté et prudence.
L’islam politique n’est pas synonyme de musulmans. Les musulmans européens sont des citoyens, des voisins, des collègues et des compatriotes aux opinions et parcours divers. Ils ne doivent jamais être collectivement tenus responsables de l’antisémitisme. L’islam politique désigne cependant un courant idéologique qui transforme l’identité religieuse en pouvoir politique, en pression électorale et en mobilisation sociale.
À mesure que la population musulmane augmente en Europe, les partis politiques tendent de plus en plus à considérer certaines communautés sous un angle électoral. En soi, le changement démographique n’a rien de problématique. Une démocratie doit accueillir des citoyens d’origines diverses. Le problème apparaît lorsque les préoccupations des Juifs deviennent négociables tandis que les sentiments anti-israéliens semblent politiquement intouchables.
À partir de ce moment-là, la sécurité des Juifs cesse d’être un principe et devient un calcul politique.
De plus en plus de Juifs belges ont le sentiment que ce calcul est déjà à l’œuvre.
Il en résulte un climat dans lequel l’hostilité envers Israël déborde de plus en plus souvent sur l’hostilité envers les Juifs, tandis que responsables politiques, journalistes et institutions peinent — ou parfois refusent — à établir une distinction claire entre les deux.
C’est ce qui explique pourquoi le débat autour de la circoncision rituelle résonne si profondément au sein de la communauté juive. Il ne porte pas uniquement sur des définitions juridiques ou des qualifications médicales. Il porte sur la confiance. Sur la question de savoir si les Juifs croient encore que la Belgique les considère comme une composante appréciée et permanente de la communauté nationale.
L’enjeu auquel la Belgique est aujourd’hui confrontée dépasse donc largement le sort de deux mohalim.
La véritable question est de savoir si un pays qui commémore avec fierté l’histoire juive est encore prêt à protéger l’avenir juif.
Combien de temps une communauté restera-t-elle dans un pays où ses pratiques religieuses fondamentales sont de plus en plus contestées, où les synagogues nécessitent une protection policière permanente, où les enfants juifs apprennent à dissimuler les signes visibles de leur identité et où la sympathie publique semble de plus en plus conditionnelle ?
Combien de temps une ville peut-elle continuer à se présenter comme la « Jérusalem du Nord » lorsque les familles qui ont donné un sens à ce titre commencent à se demander si leur avenir se trouve ailleurs ?
Ce sont des questions qui devraient préoccuper tous les Belges, et pas seulement les Juifs.
Une démocratie ne se mesure pas au confort de sa majorité, mais à la capacité de ses minorités à rester elles-mêmes en toute sécurité. La liberté religieuse ne se teste pas en protégeant les traditions populaires. Elle se mesure à la protection de pratiques qui peuvent sembler étrangères, controversées ou difficiles à comprendre pour la majorité.
L’avenir de la vie juive en Belgique ne sera pas déterminé par un seul procès, une seule élection ou une seule controverse politique. Il dépendra de la volonté de la Belgique de demeurer un pays où les Juifs sont considérés comme des citoyens vivants et non uniquement comme des victimes du passé.
Le défi auquel la Belgique est confrontée n’est donc pas seulement juridique. Il est civilisationnel.
Le pays doit décider si la « Jérusalem du Nord » restera une réalité vivante ou si elle deviendra progressivement un souvenir évoqué uniquement dans les discours, les musées et les cérémonies commémoratives.
Pour la première fois depuis plusieurs générations, cette question ne semble plus théorique.
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