Stablecoin : l’UE en quête de pertinence
Les États-Unis innovent, l’Union européenne régule

Les stablecoins — des jetons cryptographiques dont la valeur est indexée sur un actif réel, généralement le dollar américain — sont devenus le moteur discret des paiements numériques mondiaux. Conçus pour conserver un prix fixe (souvent 1:1 avec le dollar), ils sont garantis par des réserves telles que du cash ou des obligations d’État à court terme. Pour les particuliers, ils offrent des transferts rapides et peu coûteux, ainsi qu’un accès simplifié aux marchés crypto. Pour les entreprises, ils représentent une alternative plus rapide et programmable aux paiements transfrontaliers traditionnels.

Mais leur essor révèle également une nouvelle compétition géopolitique et monétaire : les États-Unis utilisent les stablecoins pour consolider la domination du dollar, tandis que l’Europe s’efforce d’éviter de devenir un acteur secondaire.

Que sont réellement les stablecoins ?

Un stablecoin est un jeton numérique émis par une entité privée et échangeable à une valeur fixe — le plus souvent un dollar américain. Cette stabilité est assurée par un collatéral sûr et liquide. Aux États-Unis, ce collatéral est composé presque exclusivement de bons du Trésor américain.

À chaque fois qu’un utilisateur achète 1 dollar de stablecoins, l’émetteur place ce dollar dans de la dette publique américaine à court terme. L’utilisateur reçoit un jeton numérique ; le gouvernement américain reçoit un financement. Le chef économiste d’ING Belgique, Peter Vanden Houte, décrit cela comme « une forme de création monétaire » : des obligations à l’actif, des jetons numériques au passif.

Ce mécanisme a trois conséquences majeures :

  1. Les stablecoins financent la dette américaine.
    Chaque jeton émis accroît la demande pour les bons du Trésor.
  2. Ils renforcent le système global du dollar.
    Comme 99 % des stablecoins sont libellés en dollars, les paiements numériques internationaux circulent de plus en plus sur des rails en dollars.
  3. Ils favorisent l’adoption du dollar numérique — sans que la Fed n’ait à émettre sa propre monnaie numérique.
    Les entreprises privées prennent l’initiative. Le dollar en retire les avantages.

Pourquoi les stablecoins comptent dans le commerce international

Pour les entreprises qui commercent à l’échelle mondiale, les stablecoins peuvent remplacer les chaînes bancaires correspondantes, lentes et coûteuses :

  • Les paiements sont réglés en quelques secondes, au lieu de plusieurs jours.
  • Les frais sont minimes comparés à SWIFT.
  • La blockchain fournit une preuve instantanée et vérifiable du transfert.
  • Les smart contracts permettent des paiements automatiques ou conditionnels :
    un fournisseur est payé dès que sa cargaison est scannée au port,
    la TVA et les droits d’importation peuvent être perçus automatiquement,
    les transactions sous séquestre peuvent être exécutées sans intermédiaire.

Dans la finance, les stablecoins simplifient le règlement des actifs numériques : titres tokenisés, produits structurés, portefeuilles crypto. Ils réduisent le risque de contrepartie et les coûts de compensation.

Pas étonnant que le marché pèse déjà 300 milliards de dollars et devrait quintupler dans les cinq prochaines années.

Deux approches réglementaires opposées : États-Unis vs. Europe

Le “Genius Act” américain : l’innovation comme stratégie de puissance

Le Genius Act, adopté cet été sous la présidence de Donald Trump, propose un cadre souple et favorable aux émetteurs de stablecoins. Ses objectifs :

  • renforcer la position américaine dans les paiements numériques,
  • étendre l’influence du dollar,
  • accroître la demande pour les bons du Trésor américain.

En d’autres termes : les stablecoins deviennent un instrument de pouvoir monétaire.

La philosophie réglementaire est claire : encourager la croissance et l’innovation en premier, surveiller ensuite. Le dollar se propage numériquement via l’industrie privée.

L’Union européenne : MiCAR — réguler avant de rivaliser

À l’inverse, le règlement européen MiCAR (Markets in Crypto-Assets Regulation) met la stabilité financière et la protection des consommateurs au premier plan.

MiCAR impose que les stablecoins en euro soient :

  • entièrement garantis par des euros ou de la dette souveraine de l’UE,
  • supervisés dans un cadre strict,
  • transparents quant à leurs réserves,
  • et, si nécessaire, limités pour protéger l’autonomie monétaire de la BCE.

C’est un cadre plus sûr mais plus lent. Certains craignent qu’il n’handicape la compétitivité européenne, tandis que la BCE redoute que l’absence de projets européens crédibles laisse le champ libre à une domination exclusivement américaine.

La contre-offensive européenne : un stablecoin made in Europe

L’Europe réagit enfin.

Un consortium de neuf grandes banques européennes — dont KBC, ING et Caixa — prévoit de lancer un stablecoin européen dans la seconde moitié de l’année prochaine. Leurs objectifs :

  • des paiements internationaux moins chers et quasi instantanés,
  • une réduction de la dépendance vis-à-vis des infrastructures financières américaines,
  • une alternative fiable aux stablecoins américains parfois opaques.

Tether, le leader du marché, a déjà menti sur la composition de ses réserves et placé des fonds clients dans des bitcoins volatils. Quant à terraUSD, elle s’est effondrée en 2022, faisant disparaître 50 milliards de dollars. L’approche prudente de l’UE est donc compréhensible.

Selon MiCAR, le nouveau stablecoin devra être intégralement couvert par des euros ou des obligations d’État de l’UE, ce qui le rendra plus conservateur mais aussi plus crédible.

Le consortium indique que son infrastructure sera ouverte à d’autres banques européennes — un élément essentiel pour atteindre l’échelle nécessaire.

D’autres initiatives européennes

L’Europe travaille également sur deux autres fronts :

  1. L’euro numérique (CBDC)
    Une monnaie digitale de banque centrale destinée aux particuliers et aux entreprises.
  2. Des stablecoins basés sur les monnaies du G7
    Un projet mené par Banco Santander, BNP Paribas, Goldman Sachs, Citi, Deutsche Bank et UBS, visant des stablecoins adossés aux principales devises mondiales.
    Un concept qui rappelle l’ambition initiale du projet Libra de Facebook.

Ces initiatives témoignent d’une prise de conscience croissante :
l’avenir de la monnaie sera programmable, instantané et transnational — et l’UE doit en être un acteur, pas un simple spectateur.

Une bataille pour la pertinence

La montée en puissance des stablecoins met en lumière deux visions radicalement différentes :

  • Les États-Unis considèrent l’innovation financière comme un outil géopolitique.
    Le Genius Act utilise les stablecoins pour renforcer le dollar et soutenir le financement de la dette américaine.
  • L’Europe considère l’innovation financière avant tout comme un risque.
    MiCAR protège la stabilité, mais peut freiner la capacité de l’Europe à rivaliser.

Dans une économie numérique où la rapidité et la capacité d’expansion déterminent l’influence géopolitique, ces deux approches mènent à des résultats très différents.

L’UE doit répondre à une question stratégique :
peut-elle rester une puissance normative sans devenir dépendante des infrastructures financières numériques américaines ?

Le stablecoin européen en préparation est une première tentative d’y répondre.
Son succès — ou son échec — déterminera si l’Europe peut évoluer de simple régulateur à véritable acteur dans l’architecture monétaire du futur.

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