Quelque part entre un lancement de fusée et un tweet nocturne, Elon Musk a esquissé un avenir où l’intelligence artificielle et la robotique retirent silencieusement l’humain du marché du travail. Non pas dans un effondrement dystopique, mais dans une transition feutrée vers l’abondance. Les machines produisent, les humains perçoivent. La réponse politique logique ? Un revenu élevé universel. Le travail devient optionnel ; la dignité, garantie.
C’est, à bien des égards, une vision radicale.
Sauf si vous vivez en Belgique—où nous semblons déjà exécuter une version bêta. Sans robots.
La thèse de Musk repose sur une inéluctabilité technologique : l’IA et l’automatisation vont évincer de larges pans de la main-d’œuvre. À mesure que la productivité explose, l’État doit redistribuer. Les gens n’auront plus besoin de travailler—non parce qu’ils en sont incapables, mais parce que le système n’en a plus besoin.
La Belgique, avec son efficacité caractéristique, a déjà mis en place la partie « les gens ne travaillent pas »—sans attendre la révolution de l’IA.
Les données récentes du marché du travail dressent un tableau qui ferait réfléchir même la Silicon Valley. Selon les analyses menées par Stijn Baert, la Belgique ne se précipite pas vraiment vers l’avenir. Bien au contraire. Alors que la majeure partie de l’Europe a progressivement relevé son taux d’emploi, la Belgique a opté pour une approche plus philosophique : la contemplation.
En 2015, l’écart entre la Belgique et la moyenne de l’UE était de 1,8 point de pourcentage. Aujourd’hui, il a presque doublé pour atteindre 3,3. Un progrès, mais à l’envers. La moyenne européenne s’élève désormais à 76,1 %, tandis que la Belgique stagne à 72,8 %—un chiffre qui suggère poliment une sous-performance et, plus franchement, une inertie structurelle.
Puis viennent les chiffres absolus.
Il y a 1.535.255 personnes âgées de 20 à 64 ans en Belgique qui ne travaillent pas. Ce n’est pas une erreur d’arrondi. C’est une société parallèle. Une ombre du marché du travail suffisamment vaste pour former son propre parti politique—si elle n’était pas déjà trop fatiguée.
Plus intéressant encore est la composition de ce groupe. Une part significative perçoit des allocations pour cause de maladie—alors que plusieurs rapports indiquent qu’une fraction non négligeable pourrait en réalité travailler. Autrement dit, la Belgique a trouvé le moyen de simuler une société post-travail non pas grâce à une rupture technologique, mais par une classification administrative.
Pourquoi construire des robots quand la paperasse produit le même effet ?
Pendant ce temps, la comparaison avec les Pays-Bas devient presque gênante. En dix ans, nos voisins du nord ont fait passer leur taux d’emploi de 76,4 % à 83,4 %. La Belgique, sur la même période, a observé attentivement—peut-être en prenant des notes pour un futur groupe de travail. Si la Belgique affichait les mêmes performances que les Pays-Bas, il y aurait plus de 600.000 inactifs en moins.
Six cent mille.
Ce n’est pas une nuance de politique—c’est un autre pays.
L’explication, selon Baert, n’a rien de mystérieux. Les Pays-Bas ont procédé à des réformes systémiques : retraites, chômage, invalidité—le tout dans une refonte cohérente. La Belgique, fidèle à son ADN institutionnel, a préféré des ajustements graduels. Un bouton ici, un levier là. Résultat : un système où l’on glisse aisément du chômage vers les allocations de maladie.
Une sortie fluide du marché du travail—encore une fois sans IA.
Et nous revenons ainsi à Musk.
Sa vision suppose un problème futur : que se passe-t-il lorsque la technologie détruit les emplois plus vite que les économies n’en créent ? La Belgique semble proposer une autre chronologie—que se passe-t-il lorsque les systèmes suppriment les incitations plus vite que la technologie ne supprime les emplois ?
Dans le monde de Musk, l’abondance finance l’inactivité.
En Belgique, l’inactivité semble s’autofinancer.
La Belgique est-elle donc le paradis que Musk prédit ?
Si le « paradis » désigne une société où une part importante de la population ne travaille pas tout en percevant un revenu, alors la Belgique n’attend pas l’avenir. Elle a simplement sauté l’étape où la productivité justifie ce modèle.
Pas de robots. Pas de prise de pouvoir par l’IA. Juste une expérience silencieuse et en expansion d’économie post-travail—propulsée non par le silicium, mais par les politiques publiques.
On peut imaginer la réaction de Musk.
Il pourrait annuler sa prochaine usine.
Après tout, la Belgique a prouvé qu’on peut atteindre la destination sans construire les machines.
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