Qui veut vivre éternellement ?
AZ, SI, IZ, PZ

Highlander était, au fond, un film sur l’immortalité, enveloppé de combats à l’épée et porté par la musique inoubliable de Queen. « Who wants to live forever? » n’était ni une question politique ni une stratégie d’investissement, mais plutôt une provocation existentielle. La réponse semblait alors évidente : personne, du moins pas sérieusement.

Et pourtant, nous y sommes.

Des récits persistants — à mi-chemin entre anecdote et curiosité géopolitique — évoquent des discussions entre Vladimir Putin et Xi Jinping autour de la longévité et de la possibilité de dépasser les 150 ans. Que ces conversations aient réellement eu lieu ainsi importe presque peu. Le simple fait qu’elles paraissent crédibles en dit long sur l’évolution du débat.

En Europe, la question se pose de manière plus sobre, presque bureaucratique. Le continent vieillit, lentement mais sûrement, et tente de compenser par l’immigration et des ajustements économiques. La longévité y est un problème à gérer. Aux États-Unis, elle devient un problème à résoudre. La Food and Drug Administration continue de considérer que le vieillissement n’est pas une maladie, créant une situation presque ironique : des scientifiques s’acharnent à guérir quelque chose qui, officiellement, n’existe pas.

Cela n’a nullement freiné les investissements. Au contraire. Jeff Bezos et Yuri Milner ont injecté des milliards dans Altos Labs, transformant ce qui ressemble davantage à un programme stratégique qu’à une simple entreprise. Peter Thiel, Larry Ellison et Sam Altman suivent la même logique : le vieillissement n’est pas une fatalité, mais une contrainte technique.

La science qui soutient cette ambition est à la fois élégante et dérangeante. Pendant longtemps, vieillir signifiait s’user, accumuler des dommages. Aujourd’hui, il s’agit plutôt d’une perte d’information. L’ADN reste présent, mais les instructions — les signaux épigénétiques — se brouillent. Les cellules ne se dégradent pas seulement ; elles oublient leur fonction.

La démonstration la plus troublante se trouve dans le commencement même de la vie. Lorsqu’un embryon se forme, il hérite de l’âge de ses parents. L’ovule est aussi ancien que la femme qui le porte, le sperme reflète l’âge de l’homme. Logiquement, l’embryon ne devrait donc pas être « jeune ». Et, dans un premier temps, il ne l’est pas.

Puis survient un phénomène remarquable. En l’espace de deux semaines environ, l’embryon effectue une sorte de réinitialisation. Les marques du temps s’effacent, les instructions cellulaires se réécrivent, et l’âge biologique revient à un point proche de zéro. Ce processus, appelé « rajeunissement naturel », conduit à une conclusion presque vertigineuse : nous ne commençons pas jeunes, nous le redevenons.

Cette idée est à la fois fascinante et profondément déstabilisante. Elle suggère que le vieillissement n’est pas irréversible, mais potentiellement modulable. Et dès qu’une possibilité existe, le capital suit.

Des chercheurs comme Shinya Yamanaka ont montré qu’il était possible de ramener des cellules adultes vers un état plus jeune grâce à des facteurs génétiques spécifiques. Le résultat fut spectaculaire — et dangereux. Des cellules trop « rajeunies » perdent leur identité et peuvent former des tumeurs. Revenir en arrière n’est pas un exercice sans risque.

Des scientifiques tels que Juan Carlos Izpisua Belmonte ont affiné cette approche en développant le concept de reprogrammation partielle : non pas un retour complet à l’enfance, mais une correction contrôlée. Chez l’animal, les résultats semblent presque irréels : regain de vitalité, amélioration des fonctions, signes que l’âge biologique peut être partiellement inversé.

Des figures publiques comme David Sinclair ont contribué à populariser ces avancées, parfois avec un enthousiasme qui brouille la frontière entre réalité scientifique et promesse. Le domaine oscille en permanence entre prudence et ambition, conscient qu’un échec pourrait freiner l’ensemble des recherches.

Pour l’instant, l’approche reste pragmatique. Il ne s’agit pas de rajeunir le corps entier, mais des systèmes précis. L’œil, par exemple, constitue un terrain d’expérimentation idéal car il est relativement isolé. Les essais sur des maladies comme le glaucome visent à restaurer une fonction, à rendre un tissu « plus jeune », plutôt qu’à prolonger la vie indéfiniment. Un objectif modeste, donc crédible.

En dehors des laboratoires, cette modestie disparaît rapidement. L’industrie mondiale du bien-être s’est déjà emparée du concept de longévité, proposant suppléments, thérapies et promesses avec une assurance souvent inversement proportionnelle aux preuves. C’est un univers parallèle où l’avenir est déjà commercialisé.

La réalité est moins spectaculaire, mais peut-être plus révolutionnaire. Ajouter seulement quelques années de vie en bonne santé aurait un impact comparable à la guérison de grandes maladies. Cela transformerait les systèmes de santé, les économies et les structures sociales. Et poserait inévitablement la question de l’accès et des inégalités.

Ainsi, la question « qui veut vivre éternellement ? » n’est plus simplement rhétorique. Elle est en cours d’étude, de financement et d’expérimentation. Non pas dans le romantisme dramatique de Highlander, mais dans des laboratoires où le temps commence à être perçu non plus comme une limite absolue, mais comme une variable.

Et peut-être que la vraie question n’est pas de savoir si nous pouvons vivre jusqu’à 150 ans, comme cela se murmure parfois dans les cercles du pouvoir, mais si nous comprenons ce que cela implique réellement. Car prolonger le temps est une chose. Savoir quoi en faire en est une autre.

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