Je viens de terminer Le Mage du Kremlin, l’adaptation cinématographique du célèbre roman de Giuliano da Empoli consacré à l’ascension de Vladimir Poutine. Ce qui rend cette histoire fascinante n’est pas seulement Poutine lui-même, mais le rôle joué par les stratèges politiques, les conseillers en communication et les faiseurs d’opinion dans la transformation d’un ancien officier des services de renseignement relativement inconnu en dirigeant de la Russie. Le film rappelle que le pouvoir politique ne se construit que rarement sur les faits seuls. Il se construit souvent à travers des récits, la répétition et la capacité à façonner la perception du public.
En regardant ce film, une question plus large m’est venue à l’esprit : à quel point l’Europe contemporaine est-elle différente de l’univers décrit dans cette histoire ? L’Europe peut légitimement se targuer de disposer d’une presse libre, d’élections compétitives et d’institutions démocratiques solides. Pourtant, les systèmes démocratiques ne sont pas immunisés contre l’influence des récits dominants. Les acteurs politiques cherchent toujours à orienter l’opinion publique, et les médias continuent de décider quels faits méritent d’être mis en lumière et lesquels restent relégués au second plan.
Un exemple actuel se trouve dans le débat entourant la guerre avec l’Iran. Dans une grande partie de l’Europe, la discussion publique passe souvent très rapidement des faits aux opinions. L’opinion dominante qui est fréquemment présentée est que ce conflit démontrerait le déclin de la puissance américaine, l’échec de la politique étrangère des États-Unis et l’excès stratégique d’Israël. Les citoyens entendent régulièrement que les États-Unis perdent leur influence et que cette guerre prouverait l’avènement d’un ordre mondial post-américain.
C’est une opinion. Ce n’est pas un fait.
Les faits dressent un tableau beaucoup plus nuancé.
Avant le conflit, l’Iran disposait de l’un des programmes d’enrichissement d’uranium les plus avancés au monde parmi les États ne possédant pas officiellement l’arme nucléaire. L’Agence internationale de l’énergie atomique avait à plusieurs reprises exprimé ses inquiétudes concernant l’ampleur des activités d’enrichissement iraniennes et l’accumulation d’uranium hautement enrichi. Dans le même temps, les dirigeants iraniens maintenaient une posture ouvertement hostile à l’égard des États-Unis et d’Israël tout en continuant à soutenir des organisations alliées telles que le Hezbollah, le Hamas et les Houthis.
Lorsque les États-Unis et Israël ont frappé des installations nucléaires iraniennes stratégiques, l’objectif n’était pas uniquement militaire. Il était également stratégique. L’opération visait à réduire les capacités d’un régime qui avait ouvertement appelé à la destruction d’Israël et qui considérait depuis longtemps les États-Unis comme son principal adversaire. Que l’on soutienne ou non cette opération sur le plan politique, il est difficile de nier qu’elle a infligé des dommages importants aux infrastructures nucléaires et aux capacités militaires iraniennes.
Pourtant, de nombreux Européens ont été exposés à un récit différent. Au lieu de mettre l’accent sur l’affaiblissement des capacités stratégiques iraniennes, une grande partie des commentaires s’est concentrée presque exclusivement sur les risques d’escalade, sur l’échec supposé de la politique américaine et sur le prétendu déclin de l’influence des États-Unis.
Le même phénomène apparaît dans la couverture médiatique du Liban.
De nombreux médias européens décrivent régulièrement le conflit comme la « guerre Israël-Liban ». Bien que cette appellation soit géographiquement exacte, elle tend souvent à masquer un élément essentiel : le Hezbollah n’est pas l’État libanais. Le Hezbollah est une organisation armée soutenue, financée et entraînée par l’Iran. Il opère depuis le territoire libanais, mais poursuit des objectifs stratégiques qui ne correspondent pas nécessairement à ceux du gouvernement libanais ni à ceux d’une grande partie de la population du pays.
Lorsque des milliers de roquettes sont tirées vers le nord d’Israël, ces attaques sont souvent présentées comme des détails secondaires dans certains reportages européens. Pourtant, elles constituent précisément le contexte dans lequel s’inscrivent les opérations militaires israéliennes. Sans prendre en compte l’ampleur de l’activité militaire du Hezbollah et son enracinement au sein du Liban, le public ne peut disposer d’une compréhension complète du conflit.
Cela ne signifie pas qu’Israël doit être exempt de toute critique. Les démocraties doivent toujours être soumises à l’examen public, en particulier en temps de guerre. Les pertes civiles, les préoccupations humanitaires et les questions de proportionnalité méritent une analyse sérieuse.
Mais une analyse équilibrée exige que l’ensemble des faits pertinents soit pris en compte, et pas seulement ceux qui confortent une narration prédéterminée.
La même logique s’applique au conflit maritime dans le détroit d’Ormuz. Une partie des commentaires présente la capacité de l’Iran à perturber le trafic maritime mondial comme la preuve d’un affaiblissement américain. En revanche, les opérations navales américaines visant à protéger la navigation commerciale, à escorter des navires dans des eaux contestées et à neutraliser des menaces contre le trafic international reçoivent souvent beaucoup moins d’attention.
Là encore, le problème n’est pas que ces faits soient totalement absents des médias européens. Le problème est qu’ils bénéficient rarement de la même visibilité que les récits venant renforcer l’idée générale d’un déclin américain.
La politique intérieure joue également un rôle.
Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez est devenu l’un des critiques européens les plus virulents à l’égard des actions américaines et israéliennes. Dans le même temps, son gouvernement a dû faire face à une pression croissante liée à plusieurs enquêtes pour corruption impliquant des personnes de son entourage politique et familial. Il serait irresponsable d’affirmer avec certitude qu’une question sert à détourner l’attention de l’autre. Une telle conclusion ne peut être démontrée.
Il est néanmoins parfaitement légitime de s’interroger sur le fait que certaines prises de position en politique étrangère puissent également répondre à des considérations de politique intérieure. L’histoire montre que de nombreux dirigeants ont cherché à déplacer l’attention du public vers des enjeux extérieurs lorsqu’ils étaient confrontés à des difficultés internes.
Ces questions méritent d’être examinées plutôt que rejetées d’emblée.
Le véritable enjeu n’est pas de savoir si l’Europe doit soutenir ou condamner la politique américaine. Des personnes raisonnables peuvent avoir des désaccords profonds sur la stratégie, la diplomatie ou le recours à la force.
La véritable question est de savoir si les citoyens européens disposent d’une information suffisamment équilibrée pour se forger leur propre jugement.
L’opinion publique est importante. Mais elle n’est fiable que dans la mesure où elle repose sur une information complète.
Un citoyen qui entend parler uniquement des frappes israéliennes, mais jamais des tirs de roquettes du Hezbollah, n’arrivera pas aux mêmes conclusions qu’un citoyen qui connaît les deux réalités. De la même manière, une personne qui entend seulement parler des risques d’escalade avec l’Iran, sans prendre en compte la menace potentielle d’un régime révolutionnaire doté de capacités nucléaires, développera une perception différente de celle qui considère l’ensemble des faits.
L’opération contre les installations nucléaires iraniennes devra être jugée à l’aune de ses conséquences stratégiques. Si l’issue à long terme demeure incertaine, elle a incontestablement réduit les capacités immédiates d’un régime qui avait considérablement investi dans l’enrichissement nucléaire tout en conservant une posture hostile envers les États-Unis et Israël. Du point de vue de la sécurité régionale, plusieurs gouvernements du Moyen-Orient ont discrètement accueilli favorablement l’affaiblissement du potentiel militaire iranien, considérant Téhéran comme une source persistante d’instabilité.
La leçon n’est pas que les États-Unis ont toujours raison. Elle n’est pas non plus qu’Israël serait au-dessus de toute critique.
La leçon est que les faits et les opinions ne sont pas la même chose.
Les faits décrivent ce qui s’est produit.
Les opinions expliquent ce que certains pensent que ces faits signifient.
Lorsque les opinions commencent à dominer l’information, les citoyens peuvent croire qu’ils reçoivent une description objective de la réalité alors qu’ils reçoivent en réalité une perspective particulière sur les événements.
L’Europe compte de nombreux journalistes de qualité et des publications prestigieuses. Pourtant, dans le débat sur l’Iran, Israël et l’avenir de la puissance américaine, un déséquilibre croissant apparaît entre le reportage factuel et le cadrage fondé sur l’opinion.
Pour se forger une opinion équilibrée fondée sur les faits, l’Europe manque aujourd’hui d’une presse suffisamment contrebalancée, capable de remettre en question les récits dominants et de présenter des perspectives alternatives avec une visibilité comparable.
Recevez les dernières nouvelles
Abonnez-vous à notre newsletter et restez informé ! Soyez le premier à recevoir les dernières nouvelles dans votre boîte mail :
