Quand les licornes deviennent ordinaires, un nouveau superanimal naît : le Léviathan
Alexander Zanzer

Il fut un temps où une start-up valorisée à un milliard de dollars semblait presque impossible. En 2013, la capital-risqueuse Aileen Lee donna un nom à ces entreprises : les licornes. Elles étaient rares, presque mythiques, issues de l’imaginaire de la Silicon Valley. Une société privée valorisée à plus d’un milliard de dollars n’était pas simplement une entreprise ; c’était une apparition. Les investisseurs les traquaient. Les fondateurs rêvaient d’en devenir une. Le terme fonctionnait parce qu’il incarnait la rareté.

Mais l’ère de l’intelligence artificielle a fait aux valorisations ce que l’inflation fait à la monnaie : elle a changé la perception émotionnelle du chiffre. Un milliard ne sonne plus comme un miracle. Dans la frénésie de l’IA, cela peut presque ressembler à un simple tour de financement ambitieux. Les licornes n’ont pas disparu ; elles se sont multipliées au point que la métaphore elle-même s’est affaiblie. Une valorisation d’un milliard de dollars, autrefois symbole d’exception, ressemble désormais davantage à un cheval sauvage qu’à une créature mythologique.

C’est pourquoi nous avons besoin d’un nouvel animal. Au-dessus de la licorne, au-dessus de la décacorne et de l’hectocorne, existe une catégorie entièrement différente : la start-up valorisée à mille milliards de dollars, ou presque. Une entreprise si immense qu’elle ne se comporte plus comme une entreprise ordinaire. Elle commence à ressembler à une infrastructure, à un État, à un phénomène naturel, à un mythe.

Pour cette créature, le nom approprié est le Léviathan.

Le Léviathan n’est pas une mascotte sympathique. C’est un monstre marin biblique, symbole d’une puissance écrasante et d’une échelle démesurée. Plus tard, notamment chez Thomas Hobbes, le terme désignera également une institution gigantesque, un pouvoir souverain, une entité artificielle plus grande que les individus qui la composent. Cette double signification en fait une métaphore parfaite pour l’intelligence artificielle de pointe.

Un Léviathan n’est pas seulement précieux. Il est si vaste qu’il devient une force de nature artificielle.

Anthropic, l’entreprise à l’origine de Claude, s’approche aujourd’hui de cette catégorie. En juin 2026, la société a annoncé avoir déposé de manière confidentielle auprès de la Securities and Exchange Commission (SEC) américaine les documents préparatoires à une introduction en bourse. Quelques jours auparavant, elle avait levé de nouveaux capitaux, portant sa valorisation à environ 965 milliards de dollars, soit davantage que son principal concurrent OpenAI selon certaines estimations privées.

Nous ne parlons donc pas encore d’une entreprise valorisée mille milliards de dollars. Nous parlons de quelque chose de plus fascinant : une créature approchant le seuil symbolique du trillion, évoluant encore sous la surface avant d’émerger pleinement aux yeux des marchés.

Au centre de ce phénomène se trouve Dario Amodei, cofondateur et directeur général d’Anthropic.

Son histoire est l’exact opposé du mythe du génie ayant abandonné l’université pour changer le monde depuis un garage. Amodei est le produit d’une éducation rigoureuse et d’un parcours académique exceptionnel. Né à San Francisco en 1983, il est le fils de Riccardo Amodei, artisan maroquinier italo-américain originaire de Toscane, et d’Elena Engel, Américaine juive de Chicago, gestionnaire de projets pour des bibliothèques.

Après avoir fréquenté la prestigieuse Lowell High School de San Francisco, il poursuit des études de physique à Caltech, puis à Stanford. Il effectue ensuite des recherches doctorales à Princeton dans les domaines de la biophysique et des circuits neuronaux avant d’occuper un poste postdoctoral à Stanford Medicine.

Cette biographie mérite d’être soulignée à une époque où certains affirment que l’intelligence artificielle rendra l’éducation obsolète.

Le parcours d’Amodei démontre précisément le contraire.

Les personnes qui construisent les systèmes d’intelligence artificielle les plus avancés au monde ne sont pas la preuve que l’éducation est devenue inutile. Elles sont la preuve que l’éducation reste l’un des investissements les plus rentables qui soient.

L’IA rend les connaissances superficielles abondantes et peu coûteuses. En revanche, elle augmente la valeur des connaissances profondes, de la pensée critique, de la méthode scientifique et du jugement humain.

Lorsque les machines peuvent produire instantanément des réponses convaincantes, l’avantage compétitif de l’être humain devient sa capacité à poser les bonnes questions, à distinguer le vrai du faux, à évaluer les risques et à prendre des décisions complexes.

L’éducation n’est pas seulement un transfert d’informations. C’est la formation du discernement.

Avant de créer Anthropic, Amodei a travaillé chez Google Brain, l’un des laboratoires de recherche en IA les plus influents du monde. Il rejoint ensuite OpenAI, où il devient vice-président de la recherche. Il participe notamment au développement des modèles GPT-2 et GPT-3, qui constituent les fondations techniques ayant conduit à ChatGPT et à la révolution de l’IA générative.

Puis vient la séparation.

En 2021, Dario Amodei, sa sœur Daniela Amodei et plusieurs anciens collaborateurs d’OpenAI fondent Anthropic. L’entreprise se positionne immédiatement autour d’un concept central : la sécurité et l’alignement des systèmes d’intelligence artificielle.

Autrement dit, il ne suffit pas de construire le monstre ; il faut également apprendre à le contrôler.

Cette rivalité avec OpenAI a pris une tournure presque shakespearienne en novembre 2023, lorsque Sam Altman fut brièvement évincé de la direction d’OpenAI. Selon Reuters, le conseil d’administration d’OpenAI aurait alors approché Amodei pour lui proposer de prendre la tête de l’entreprise, tout en envisageant une fusion entre OpenAI et Anthropic.

Amodei a refusé.

Avec le recul, cette décision pourrait être considérée comme l’un des moments les plus importants de l’histoire récente de l’intelligence artificielle.

S’il avait accepté, le secteur aurait pu se concentrer autour d’un acteur dominant unique. En refusant, il a contribué à préserver une concurrence stratégique entre deux visions du futur : OpenAI et Anthropic.

Aujourd’hui, la bataille ne porte plus seulement sur les assistants conversationnels. Elle concerne les infrastructures numériques, les entreprises, les gouvernements, les marchés financiers et la gouvernance même de l’intelligence artificielle.

Anthropic bénéficie également d’un avantage important : ses produits trouvent déjà des applications concrètes dans le monde professionnel. Claude s’impose rapidement dans les entreprises, notamment dans le développement logiciel, où certaines estimations lui attribuent déjà une part significative du marché de l’assistance au codage.

Parallèlement, Anthropic développe des modèles extrêmement avancés destinés à la cybersécurité et à l’identification de vulnérabilités informatiques.

C’est précisément à ce niveau que la métaphore du Léviathan prend tout son sens.

Une licorne est sympathique.

Un Léviathan est ambigu.

Il peut protéger les navires ou les faire couler.

Il peut sécuriser les infrastructures numériques mondiales ou révéler à quel point elles sont vulnérables.

Il peut accélérer les progrès scientifiques, médicaux et éducatifs ou contribuer à une concentration du pouvoir sans précédent.

C’est pourquoi l’introduction en bourse d’Anthropic dépasse largement le cadre de Wall Street.

Pour les premiers investisseurs, il s’agit d’une opportunité historique de création de richesse.

Pour les investisseurs publics, ce pourrait être l’occasion d’acquérir une participation directe dans l’un des laboratoires d’IA les plus importants au monde.

Pour les marchés financiers eux-mêmes, l’arrivée d’une entreprise proche du seuil des mille milliards de dollars pourrait redessiner certains indices boursiers et modifier durablement les flux de capitaux.

Mais l’introduction en bourse apportera également davantage de transparence.

Les valorisations privées reposent en partie sur des récits, des attentes et de la rareté. Les marchés publics exigent des chiffres : revenus, marges, investissements, risques, rentabilité.

Le Léviathan devra finalement montrer ce qui se cache réellement sous la surface.

Les sceptiques ne sont pas nécessairement dans l’erreur.

Chaque révolution technologique produit simultanément des avancées extraordinaires et des excès financiers. L’ère Internet a donné naissance à Amazon, mais également à l’éclatement de la bulle dot-com.

L’intelligence artificielle pourrait suivre un chemin similaire.

Une valorisation proche de mille milliards de dollars peut représenter une prophétie. Elle peut également représenter une exubérance collective.

Mais même si les valorisations fluctuent, une réalité demeure.

La véritable révolution ne réside pas dans le prix d’Anthropic.

Elle réside dans le fait que certaines entreprises d’intelligence artificielle atteignent désormais une taille et une influence autrefois réservées aux États, aux banques centrales, aux réseaux énergétiques ou aux grandes infrastructures mondiales.

Elles ne sont plus simplement des start-up.

Elles deviennent des institutions.

C’est précisément ce que le terme Léviathan exprime.

Il évoque simultanément la puissance et l’incertitude.

Il nous rappelle qu’il ne s’agit plus simplement de sociétés technologiques prometteuses, mais d’acteurs capables de remodeler le travail, l’éducation, la cybersécurité, la médecine, l’économie et peut-être même notre conception de l’intelligence.

Le parcours de Dario Amodei donne un visage humain à cette transformation : le fils d’un artisan italo-américain et d’une mère juive américaine, devenu physicien, chercheur, dirigeant de Google Brain, cadre d’OpenAI puis fondateur d’Anthropic.

Mais l’entreprise qu’il a construite dépasse désormais son propre récit.

Elle appartient à une nouvelle catégorie.

Lorsque les licornes deviennent ordinaires, les anciennes métaphores cessent de suffire.

L’ère de l’intelligence artificielle a banalisé le milliard.

Le prochain animal est déjà apparu.

Il n’est ni doux, ni inoffensif.

C’est le Léviathan : immense, intelligent, fascinant, inquiétant, et encore largement invisible sous la surface des eaux.

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