Pourquoi une vie en Belgique vaut trois fois moins qu’aux États-Unis
Transatlantic Geopolitics & Technology Observatory

Selon De Standaard, l’économiste de la santé Dominic Van Dijck de Ghent University formule les choses avec précaution : « il ne s’agit pas de savoir combien vaut une vie, mais combien nous sommes prêts à investir pour la sauver. » Une distinction rassurante—presque philosophique—jusqu’à ce que l’on compare ce que les différents pays sont réellement prêts à « investir ».

En Belgique, cela se traduit par environ 3,5 millions d’euros. Aux États-Unis, l’U.S. Environmental Protection Agency utilise une « Value of Statistical Life » d’environ 12 millions de dollars. On peut débattre des méthodologies, des taux d’actualisation ou des cadres politiques. Ou l’on peut simplement constater qu’entre Bruxelles et Washington, la valeur d’une vie humaine semble tripler.

La crise des PFAS en Belgique a rendu cette abstraction brutalement concrète. Les PFAS—ces « produits chimiques éternels »—s’accumulent dans l’organisme et sont associés à des cancers, des troubles du système immunitaire et des dommages environnementaux durables. Autour de sites industriels en Flandre, notamment liés à 3M, des communautés entières ont été exposées. Ce qui était au départ une question de santé publique est rapidement devenu une question juridique : quel est le coût de ces dommages, et qui doit le supporter ? La réponse inconfortable est que le système disposait déjà d’un cadre—et donc, implicitement, d’une valorisation de cette atteinte.

C’est ici que la véritable divergence apparaît, non pas dans la science mais dans la culture juridique.

L’Europe continentale fonctionne selon un système de droit civil : codifié, structuré et conçu de manière descendante. Les législateurs rédigent des règles complètes, les juges les appliquent. Le système privilégie la prévisibilité, la cohérence et le contrôle. Mais il fixe également un certain nombre d’hypothèses à l’avance—y compris la manière dont les dommages sont évalués et l’étendue de la responsabilité. Une fois inscrits dans la loi, ces cadres sont remarquablement durables. La Belgique n’a remplacé son code pénal qu’en 2026, modernisant un texte datant de 1867. La stabilité est assurée, mais l’évolution reste lente.

Certaines dispositions subsistent moins par nécessité que par inertie. Ainsi, l’usage de titres nobiliaires étrangers légitimes demeure une infraction pénale en Belgique. Officiellement, il s’agit de garantir la clarté juridique. En pratique, au-delà des sensibilités aristocratiques, cela contribue surtout à préserver des institutions héritées comme le Council of Nobility. Lorsque la reconnaissance est contrôlée en interne, la pertinence est maintenue. Le droit ne se contente pas ici de réguler la société—il protège aussi les structures qui la définissent.

De l’autre côté de l’Atlantique, l’architecture est fondamentalement différente. À la suite de la American Revolution, les États-Unis ont développé leur ordre juridique sur la base du common law system. Le droit n’y est pas un ensemble figé, mais un corpus évolutif de précédents, façonné affaire par affaire. Les juges interprètent, les avocats plaident, et les résultats restent—dans une certaine mesure—ouverts.

Cette ouverture a des conséquences. On dit souvent que les États-Unis sont un pays d’avocats—non pas comme une critique, mais comme un constat structurel. Lorsque les résultats juridiques ne sont pas entièrement prédéterminés, la capacité à argumenter, réinterpréter et contester devient économiquement précieuse. Le contentieux n’est pas seulement un mécanisme de résolution des conflits ; c’est un outil pour redéfinir la valeur elle-même.

C’est pourquoi les indemnisations aux États-Unis peuvent atteindre des niveaux très élevés. Contrairement aux systèmes strictement codifiés, elles ne sont pas toujours limitées par des barèmes prédéfinis. Elles sont contestées, étendues et parfois multipliées. La valeur du préjudice—et donc, indirectement, de la vie—n’est pas simplement fixée ; elle est débattue.

La profession juridique prospère dans un tel environnement. Des cabinets comme Wachtell, Lipton, Rosen & Katz illustrent parfaitement cette dynamique. Comme l’a écrit le Financial Times, il s’agit du « cabinet qui a façonné Wall Street et le monde ». Fondé en 1965 par Herbert Wachtell, Leonard Rosen, George Katz et Martin Lipton—tous diplômés de New York University School of Law—le cabinet est né dans un environnement juridique peu inclusif. Ils n’étaient pas des outsiders par leur talent, mais par leur acceptation. En tant qu’avocats juifs, ils n’étaient pas les bienvenus dans les cabinets traditionnels « white shoe » qui dominaient New York. Plutôt que de s’intégrer à ce système, ils ont construit le leur—et ont, ce faisant, contribué à le transformer. Ils ont notamment développé des mécanismes comme la « poison pill » et conseillé des opérations qui ont redéfini le capitalisme américain.

De tels parcours sont beaucoup plus rares en Belgique et dans une grande partie de l’Europe. Non pas par manque de talent, mais en raison d’une logique structurelle différente. Lorsque le droit fixe les résultats à l’avance, il laisse moins de place—et moins d’incitation—à la réinterprétation et à l’innovation. La stabilité est privilégiée ; la disruption est contenue.

On en revient alors à la question initiale : pourquoi une vie « vaut-elle » trois fois moins en Belgique qu’aux États-Unis ?

Peut-être ne s’agit-il pas de valeur intrinsèque. Peut-être s’agit-il de savoir si cette valeur est fixée ou négociable. En Belgique, elle est largement déterminée à l’avance dans un système codifié visant la cohérence et la continuité institutionnelle. Aux États-Unis, elle reste ouverte au débat—à l’interprétation, au contentieux et à l’évolution.

Un système préserve. L’autre s’adapte.

Et peut-être que cette différence dépasse le seul domaine du droit. Le dynamisme économique et la supériorité technologique des États-Unis pourraient bien être liés à un système juridique qui évolue avec ses acteurs, plutôt que de protéger des élites établies. Un système qui permet à de nouveaux entrants de contester les règles et de les redéfinir produira inévitablement des résultats différents de celui qui cherche avant tout à maintenir l’équilibre existant.

En ce sens, la valorisation d’une vie humaine n’est pas qu’un chiffre. C’est le reflet d’un choix fondamental : entre un système qui fixe les règles une fois pour toutes, et un système qui permet de les réécrire en permanence.

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