Il est des dates qui appartiennent au calendrier, et d’autres qui appartiennent à la mémoire. Le 7 octobre est devenu, irrévocablement, l’une de ces dernières.
Pour Israël, pour les communautés juives du monde entier et pour toutes les personnes de bonne volonté qui se souviennent des victimes des attaques terroristes du Hamas du 7 octobre 2023, cette journée porte une absence que le temps ne peut combler. Derrière cette simple date se trouvent des noms, des visages, des vies interrompues. Pour certaines familles, le souvenir n’est pas une commémoration annuelle, mais la réalité permanente de leurs jours.
C’est à cette date que David Saranga, ambassadeur d’Israël en Belgique, a présenté ses lettres de créance à Sa Majesté le Roi Philippe, Roi des Belges.
Le service de presse du Palais royal nous a précisé que les présentations des lettres de créance sont organisées longtemps à l’avance, en fonction de l’arrivée de chaque ambassadeur en Belgique. La date attribuée à l’ambassadeur d’Israël relevait donc d’une coïncidence, et non d’un choix commémoratif délibéré.
Cette explication mérite d’être rapportée fidèlement. Elle ne saurait pourtant épuiser le sens de l’événement.
Il est étonnant qu’une date si profondément inscrite dans la conscience juive contemporaine ait pu suivre le cours de la programmation diplomatique sans que sa portée ait, semble-t-il, suscité un réexamen. Un agenda peut être établi plusieurs mois à l’avance ; la douleur n’en devient pas moins reconnaissable. On aurait pu s’attendre à ce que la rencontre entre cet ambassadeur et cet anniversaire invite à un moment de réflexion.
Mais une coïncidence peut acquérir une signification plus grande que l’intention dont elle procède. Il arrive que l’Histoire entre dans une pièce sans y avoir été invitée.
Au troisième anniversaire du jour où le Hamas a voulu terroriser Israël par le meurtre et l’enlèvement, le représentant d’Israël se tenait devant le souverain belge. En une journée associée à l’assaut contre la vie juive, la vie diplomatique de l’État juif poursuivait son cours, officiellement et visiblement, au cœur de l’Europe.
Il y a, dans cette continuité, quelque chose de profondément émouvant.
La présentation des lettres de créance est une cérémonie empreinte de retenue. Son langage est formel ; ses gestes sont régis par la tradition. Pourtant, derrière ces conventions se trouve un acquis humain essentiel : des nations qui entretiennent leurs relations par les mots, les représentants et les institutions. Un ambassadeur arrive investi de l’autorité de parler au nom de son pays et de la responsabilité d’en écouter un autre.
En ce jour particulier, ces gestes familiers revêtaient une gravité supplémentaire. Les lettres ne pouvaient répondre à l’angoisse des familles endeuillées. Aucune audience royale ne pouvait rendre un enfant assassiné à ses parents, ni restituer à une famille la vie qu’elle avait connue avant ce matin-là . Mais la cérémonie offrait l’image d’un pays qui continue de parler, de dialoguer et de prendre sa place parmi les nations, tout en portant la mémoire de ses morts.
La Belgique donne à cette image une résonance particulière. Bruxelles est un centre de la vie politique européenne. Anvers abrite une communauté juive dont la présence est visiblement tissée dans les rues et les rythmes quotidiens de la ville. La vie juive y possède un visage public : un enfant qui se rend à l’école, une famille qui prépare le chabbat, la porte d’une synagogue qui s’ouvre sur un trottoir ordinaire.
Cette visibilité est précieuse. Elle engage aussi la responsabilité de la société qui l’entoure. La liberté de vivre ouvertement en tant que Juif doit demeurer une liberté ordinaire, qui n’exige ni dissimulation ni courage exceptionnel.
Pour ces communautés, l’arrivée d’un nouvel ambassadeur d’Israël dépasse la simple formalité diplomatique. Elle offre un interlocuteur et un lien avec un pays attaché à leurs histoires, à leurs familles et à leur sentiment d’appartenance. Le 7 octobre, ce lien touche inévitablement une blessure.
Cet anniversaire interroge également le langage moral de l’Europe. Le désaccord politique ne dispense personne du devoir de reconnaître une atrocité. La critique d’Israël ne doit jamais devenir une permission de menacer les Juifs, d’excuser leur meurtre ou de les tenir collectivement responsables des actes d’un gouvernement. Quel que soit le vocabulaire politique employé, les victimes du Hamas méritent d’être commémorées comme des êtres humains, sans que leur deuil soit soumis à des conditions.
Il n’est pas nécessaire de prêter au Roi un message qu’il n’a pas exprimé, ni d’inventer une intention commémorative que le Palais a expressément écartée. La symbolique réside dans la rencontre elle-même : l’ambassadeur, le souverain, la date.
Peut-être est-ce précisément ce qui rend cet événement si poignant. Sa signification n’avait pas été écrite à l’avance. Elle est née de la rencontre entre un agenda officiel et la mémoire d’un peuple.
Le 7 octobre, David Saranga a présenté ses lettres de créance au Roi des Belges. La cérémonie appartenait à la diplomatie. La journée appartenait aux morts, aux survivants et à tous ceux qui cherchent encore des mots à la hauteur de ce qui s’est passé.
Pendant un instant, ils ont occupé la même pièce.
Et dans cette rencontre se trouvait une promesse silencieuse de continuité : une mémoire portée par un pays vivant, qui parle en son propre nom.
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