Les élections israéliennes du 27 octobre ne se présentent plus comme un simple affrontement entre Benjamin Netanyahu et une opposition bien connue. Un nouveau parti, Yashar — un mot hébreu signifiant droit, intègre ou honnête — a bouleversé le paysage politique. Son dirigeant, Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major des Forces de défense israéliennes, a transformé son expérience de commandant militaire et sa réputation d’intégrité personnelle en la menace politique la plus sérieuse à laquelle Netanyahu est actuellement confronté.
Selon le dernier sondage de la chaîne publique Kan, publié le 19 juillet, Yashar obtiendrait 22 sièges à la Knesset, contre 21 pour le Likud et 15 pour Together, l’alliance dirigée par Naftali Bennett et rejointe par Yair Lapid. D’autres enquêtes récentes ont également placé Yashar en tête, même si certains sondages continuent de donner l’avantage au Likud. Une avance d’un seul siège reste largement comprise dans la marge d’erreur habituelle.
Dans le même sondage de Kan, Netanyahu conservait par ailleurs une légère avance sur Eisenkot lorsque les personnes interrogées devaient désigner celui qu’elles jugeaient le plus apte à devenir Premier ministre. Eisenkot n’est donc pas un favori incontestable. Il est néanmoins le nouvel adversaire le plus important de cette campagne — et le candidat dont tous les autres partis doivent désormais tenir compte.
Son ascension reflète davantage qu’un simple mécontentement à l’égard de Netanyahu. Eisenkot incarne un contraste politique clair : moins de mise en scène, davantage de rigueur gouvernementale ; moins de théâtre idéologique, davantage de discipline institutionnelle. Il s’exprime comme un commandant plutôt que comme un militant naturellement doué pour les campagnes électorales. Cette attitude peut le faire paraître mesuré et rassurant, mais elle peut également dissimuler la fermeté de certaines de ses positions en matière de sécurité.
Une carrière militaire fondée sur un usage maîtrisé de la force
Eisenkot est né à Tibériade en 1960, dans une famille juive d’origine marocaine, et a grandi à Eilat. Il a rejoint la brigade Golani en 1978. Au cours de ses 41 années sous l’uniforme, il est passé du rang de fantassin à ceux de commandant de la division de Judée-Samarie, de chef de la Direction des opérations, de commandant du Commandement Nord et de chef d’état-major adjoint. De février 2015 à janvier 2019, il a occupé la fonction de 21e chef d’état-major des Forces de défense israéliennes.
Son parcours ne se laisse pas facilement enfermer dans une seule catégorie. Pendant la vague d’attaques au couteau qui a commencé en 2015, il s’est opposé à une politique généralisée de punition collective en Cisjordanie et a défendu des règles d’engagement strictes. Selon lui, les soldats ne devaient employer que la force rendue nécessaire par la menace et ne pas se laisser guider par la colère de l’opinion publique. Cette position l’a placé en conflit direct avec une partie de la droite politique.
La controverse la plus marquante a été l’affaire Elor Azaria. En mars 2016, Azaria a abattu Abdel Fattah al-Sharif, un assaillant palestinien qui gisait au sol, blessé et neutralisé, à Hébron. Eisenkot a publiquement défendu le code éthique de l’armée ainsi que le fonctionnement de la justice militaire. Il a rejeté les tentatives visant à présenter Azaria comme un héros. Azaria a été reconnu coupable d’homicide involontaire en janvier 2017 et condamné à dix-huit mois de prison. Eisenkot a ensuite réduit sa peine de quatre mois — signe que sa position associait fermeté institutionnelle et une certaine forme de clémence.
Eisenkot est cependant loin d’être un modéré sur le plan militaire. Il est étroitement associé à la doctrine Dahiyeh, qui prévoit le recours à une force massive contre les zones et les infrastructures utilisées par le Hezbollah en cas de nouvelle guerre. En tant que chef d’état-major, il a également institutionnalisé et élargi ce que l’armée israélienne appelle la « campagne entre les guerres » : des opérations ouvertes ou clandestines, fondées sur le renseignement, destinées à ralentir le renforcement militaire de l’Iran et du Hezbollah, à retarder une guerre de plus grande ampleur et à améliorer la position d’Israël si celle-ci devait malgré tout éclater.
L’opération Northern Shield, qui a permis de découvrir et de neutraliser des tunnels transfrontaliers du Hezbollah sans provoquer immédiatement un conflit plus large, a constitué un exemple emblématique de cette approche.
Le fil conducteur n’est donc pas la modération. Il s’agit d’un recours maîtrisé à la force par l’État, dans le respect de la loi et au service d’un objectif stratégique clairement défini. Eisenkot peut soutenir une action militaire sévère tout en s’opposant à l’indiscipline, à la vengeance et aux ingérences politiques dans les décisions opérationnelles. Cette combinaison est essentielle pour comprendre à la fois le général et l’homme politique.
Du cabinet de guerre à la création de son propre parti
Eisenkot est entré en politique en 2022 et a rejoint la liste nouvellement constituée de l’Unité nationale, dirigée par Benny Gantz et Gideon Sa’ar. À la Knesset, il s’est principalement consacré aux affaires étrangères, à la doctrine de défense, au renseignement et au développement des forces armées. Après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, il est devenu ministre sans portefeuille au sein du gouvernement d’urgence et observateur au cabinet de guerre.
En juin 2024, Eisenkot a quitté le gouvernement avec Gantz. Il a reproché à Netanyahu de substituer des succès militaires tactiques à une stratégie cohérente. En juin 2025, il a annoncé son départ de l’Unité nationale et a démissionné de la Knesset. Selon lui, le parti n’avait pas mené le renouvellement transparent et démocratique que l’on pouvait attendre d’une formation susceptible de gouverner. Cela impliquait notamment une procédure véritablement ouverte et compétitive pour sélectionner la direction du parti et ses candidats. Eisenkot a fondé Yashar en septembre 2025.
L’équipe dirigeante de Yashar est censée incarner à la fois la compétence administrative et l’ouverture politique. Elle comprend l’ancien directeur du Shin Bet Yoram Cohen, l’ancien ministre des Services religieux Matan Kahana, l’ancienne ministre des Sciences Orit Farkash-Hacohen et l’ancien directeur de la division budgétaire du ministère des Finances Shaul Meridor.
Les femmes constituent actuellement la majorité de l’équipe de dix personnes présentée par le parti. Il ne s’agit toutefois pas encore de la liste électorale définitive et ordonnée, qui ne sera officiellement déposée que plus tard au cours de la campagne.
L’autorité — et le poids — des pertes personnelles
La position politique d’Eisenkot ne peut être dissociée des pertes subies par sa famille pendant la guerre à Gaza. Son fils de 25 ans, le sergent-major Gal Meir Eisenkot, a été tué à Jabalia le 7 décembre 2023, au cours d’une opération liée à la récupération des corps d’otages. Un neveu, le sergent Maor Cohen Eisenkot, a été tué le lendemain. Un autre neveu, le capitaine Yogev Pazy, a perdu la vie en novembre 2024.
Près de deux ans après la mort de Gal, Eisenkot a accusé le gouvernement de prolonger la guerre en raison d’hésitations politiques et de considérations idéologiques, notamment des projets de réimplantation israélienne à Gaza qui entraient en contradiction avec les objectifs de guerre officiellement déclarés.
Son deuil confère à ses critiques un poids moral inhabituel dans un pays où les familles ont supporté des années de service dans la réserve, de pertes humaines et d’incertitude concernant les otages. Cela ne place pas ses décisions à l’abri de toute critique, mais il devient difficile de le présenter comme quelqu’un qui ignorerait le coût humain des politiques qu’il défend.
Ce que propose Yashar
Le programme en dix points de Yashar commence par la question de la responsabilité. Le parti promet la création d’une commission d’enquête nationale et indépendante sur l’attaque menée par le Hamas le 7 octobre, sur la décennie qui l’a précédée et sur la conduite de la guerre. Il appelle à une nouvelle doctrine de sécurité nationale fondée sur la planification, l’initiative, des frontières mieux protégées et l’élargissement du cercle des accords de paix régionaux, plutôt que sur ce qu’il décrit comme une gestion improvisée des crises.
Sa proposition intérieure la plus importante est celle d’un « service pour tous ». Selon le plan détaillé, l’armée déterminerait en premier lieu qui doit être appelé au service militaire. Les personnes qui ne seraient pas sélectionnées devraient accomplir un service national ou civil. Le dispositif s’appliquerait aussi bien aux citoyens ultraorthodoxes qu’aux citoyens arabes d’Israël, avec une exemption limitée à un petit nombre d’étudiants de la Torah à plein temps considérés comme exceptionnels.
Eisenkot affirme qu’il préférerait organiser de nouvelles élections plutôt que former un gouvernement qui maintiendrait de larges exemptions au service.
La même logique de contrat social se retrouve dans les propositions de Yashar concernant l’éducation et l’économie. Le parti conditionnerait le financement public intégral des établissements scolaires à l’enseignement d’un programme commun comprenant notamment l’hébreu, l’anglais, les mathématiques, les sciences, l’instruction civique, l’éducation démocratique et les compétences technologiques modernes.
Sur le plan économique, Yashar promet de réduire la concentration des marchés, de renforcer la concurrence, d’adopter les normes internationales, d’investir dans les transports, les soins de santé et l’éducation, et de consacrer davantage d’aides et de services publics aux citoyens qui travaillent et accomplissent un service.
Sur le plan institutionnel, le parti s’oppose à ce qu’il considère comme une nouvelle attaque unilatérale contre le pouvoir judiciaire. Il promet une justice indépendante, une presse libre, le respect des droits des minorités et des droits humains, ainsi qu’une Loi fondamentale sur la législation destinée à établir des règles largement acceptées entre la Knesset et les tribunaux.
Yashar propose également de limiter le Premier ministre à deux mandats, de supprimer les ministères jugés inutiles et de reconstruire une fonction publique professionnelle.
Concernant les relations entre la religion et l’État, Yashar défend une expression inclusive et respectueuse du judaïsme ainsi qu’une plus grande autonomie des municipalités et des communautés, afin qu’elles puissent refléter leur caractère local tout en protégeant les droits d’autrui.
Les droits des personnes LGBTQ+ ne constituent pas un pilier distinct du programme en dix points. Eisenkot a néanmoins soutenu un ensemble de propositions connu sous le nom de « lois Sagi », comprenant la reconnaissance du mariage civil, l’interdiction des thérapies de conversion, la reconnaissance juridique des familles et l’adoption de protections légales contre les discriminations.
La question palestinienne : une séparation sans objectif final clairement défini
La principale lacune du programme d’Eisenkot concerne les Palestiniens. Yashar affirme qu’Israël doit préserver durablement une majorité juive et élargir le cercle de la paix, mais son programme en dix points ne présente aucun cadre développé pour Gaza, l’Autorité palestinienne ou la Cisjordanie.
Dans une interview accordée le 6 juin à Channel 12, Eisenkot a déclaré n’avoir jamais soutenu la formule de « deux États pour deux peuples ». Selon lui, les slogans appelant à une paix immédiate sous-estiment la profondeur religieuse, nationale et sociale du conflit.
Cela ne signifie pas nécessairement qu’il rejette définitivement toute forme possible d’État palestinien ; il n’a pas présenté de modèle final élaboré. Ses déclarations indiquent qu’il ne considère pas actuellement comme réalistes des négociations sur le statut définitif et qu’il estime que d’autres arrangements doivent être envisagés.
Dans le même temps, il se présente comme un fervent partisan de l’implantation juive en Judée-Samarie — le terme biblique largement utilisé en Israël pour désigner la Cisjordanie — à condition qu’elle soit légale et qu’elle serve l’intérêt national d’Israël.
Il avertit également qu’une expansion illimitée des implantations, une annexion ou une situation dans laquelle des populations juive et palestinienne de tailles approximativement égales vivraient entremêlées entre le Jourdain et la Méditerranée mettraient en danger l’avenir d’Israël en tant qu’État à la fois juif et démocratique.
Sa position ne correspond donc ni au programme traditionnel des deux États ni à la vision d’un État unique défendue par l’extrême droite. Il s’agit d’une approche centrée sur la sécurité, qui vise à préserver la séparation et la liberté d’action stratégique tout en reportant un règlement politique définitif.
Eisenkot a également qualifié de terrorisme et de menace contre l’autorité de l’État les violences commises par des milices juives extrémistes contre des Palestiniens et des soldats israéliens. Cette position découle directement de sa conviction que seul l’État peut légitimement exercer la force.
L’absence d’une stratégie plus claire concernant les Palestiniens reste néanmoins une faiblesse. Un candidat au poste de Premier ministre devra finalement expliquer non seulement ce qui ne peut pas se produire, mais aussi l’ordre politique qu’il entend construire après la guerre.
Peut-il former une coalition ?
Eisenkot aborde la question des coalitions à travers trois conditions plutôt qu’au moyen d’une liste de partis exclus à l’avance. Il affirme pouvoir travailler avec toute formation qui reconnaît Israël comme un État juif et démocratique, adhère aux valeurs de la Déclaration d’indépendance et accepte le principe du service militaire — ou, pour les personnes non sélectionnées, d’un service national ou civil obligatoire — pour les citoyens ultraorthodoxes et arabes d’Israël.
Cela crée des possibilités conditionnelles, mais ne lui garantit aucun partenaire. Ra’am, dirigé par Mansour Abbas, n’est pas catégoriquement exclu, mais il n’existe aucun accord entre les deux partis. Le parti ultraorthodoxe Shas pourrait théoriquement participer à une coalition s’il acceptait le principe du service défendu par Eisenkot, même si cela entrerait en contradiction avec sa politique actuelle.
Les positions de Hadash-Ta’al et de Balad sont difficiles à concilier avec la définition eisenkotienne d’un État juif. De leur côté, les partis d’extrême droite auraient du mal à harmoniser leurs positions avec les principes d’égalité inscrits dans la Déclaration d’indépendance.
Concernant Netanyahu, Eisenkot affirme que toute personne qui occupait une haute fonction politique ou un poste de commandement militaire le 7 octobre 2023 est inapte à continuer de diriger le pays. Il a promis à plusieurs reprises de remplacer Netanyahu et l’accuse de subordonner la sécurité nationale à ses intérêts personnels et politiques.
Même après avoir été interrogé à plusieurs reprises, Eisenkot s’est toutefois abstenu de promettre catégoriquement qu’il ne siégerait jamais dans un gouvernement avec Netanyahu. Il conserve donc une certaine marge de manœuvre au sein du système parlementaire israélien, notoirement imprévisible.
L’arithmétique des coalitions demeure son principal obstacle. Dans le sondage Kan du 19 juillet, le bloc d’opposition sans les partis arabes obtenait 55 sièges, soit six de moins que les 61 nécessaires pour atteindre la majorité, tandis que le bloc de Netanyahu en obtenait 51.
Eisenkot affirme vouloir réunir au moins 63 sièges pour former une large coalition sioniste et attachée aux institutions de l’État, comprenant Bennett, Lapid, Avigdor Lieberman, Yair Golan et d’autres figures de l’opposition. Il est cependant loin d’être certain que ces partis puissent coopérer après une campagne au cours de laquelle plusieurs de leurs dirigeants brigueront eux-mêmes le poste de Premier ministre.
L’élection devient un choix entre deux modèles de leadership
L’émergence d’Eisenkot modifie la structure de la campagne électorale. Le scrutin ne constitue plus uniquement un jugement sur Netanyahu ou une opposition traditionnelle entre la gauche et la droite. Il devient de plus en plus un choix entre deux modèles de leadership en matière de sécurité.
D’un côté se trouve la politique très personnalisée de Netanyahu, centrée sur le maintien au pouvoir, la gestion des alliances politiques et la prise de risques stratégiques. De l’autre, Eisenkot promet la discipline institutionnelle, une répartition équitable des obligations de service et un gouvernement tenu de rendre compte de ses décisions.
Les points forts de l’ancien général sont évidents. Il dispose d’une solide crédibilité en matière de sécurité, d’un parcours personnel marquant, d’une réputation de sérieux et de la capacité d’attirer des électeurs qui ne s’identifient pas à la gauche.
Ses faiblesses sont tout aussi manifestes. Il possède une expérience politique et administrative limitée dans des fonctions exécutives, son programme intérieur demeure davantage un cadre général de gouvernement qu’un projet entièrement chiffré, et il reste délibérément vague sur l’avenir politique des Palestiniens.
Surtout, il n’a pas encore démontré qu’il pouvait transformer une première place dans les sondages en soutien d’au moins 61 députés de la Knesset à un gouvernement.
Les sondages réalisés plus de trois mois avant le scrutin ne sont que des photographies de l’opinion, et non des résultats. Netanyahu s’est déjà relevé à plusieurs reprises de situations qui semblaient politiquement désespérées.
Eisenkot est néanmoins désormais le rival qui paraît le plus capable de remodeler la campagne. Son argument central est que la sécurité d’Israël ne peut être dissociée d’un gouvernement compétent, d’obligations civiques équitablement réparties et de limites imposées au pouvoir politique.
Les élections détermineront si les Israéliens considèrent cette proposition comme une alternative nationale crédible — ou simplement comme une nouvelle promesse centriste incapable de résister aux réalités de la politique de coalition.
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