Le plan Kushner-Blair
Comment la reconnaissance européenne de la Palestine est devenue une campagne médiatique — et a mis l’Europe sur la touche

L’Europe avait enfin saisi le mégaphone. La reconnaissance d’un État palestinien fut annoncée en grande pompe par plusieurs alliés occidentaux d’Israël, accompagnée d’une rhétorique appuyée et d’applaudissements nourris sur les réseaux sociaux. Mais tandis que l’Europe menait la bataille dans la lumière, des personnalités américaines et des dirigeants arabes tissaient des alliances loin des caméras, élaborant une issue politique pour Gaza que les Européens allaient observer plutôt que diriger. Le résultat : un plan marqué du sceau de Kushner et Blair — et une leçon sur la différence entre l’effet d’annonce et le pouvoir réel.

La campagne médiatique face à la diplomatie discrète

Les capitales européennes ont présenté la reconnaissance comme un tournant moral et une réplique nécessaire au discours maximaliste de Benyamin Netanyahou sur la « victoire totale ». Mais le ton et le calendrier avaient aussi une dimension électorale. Les dirigeants européens ont suivi les narratifs de la presse de gauche et les tendances des réseaux sociaux, visant leurs électeurs intérieurs plutôt que le terrain diplomatique. En agissant ainsi, ils ont contribué à donner l’impression que l’horreur du 7 octobre rapportait des dividendes politiques, ce qui a indigné des responsables israéliens et inquiété plusieurs acteurs arabes.

Pendant ce temps, la véritable négociation se faisait en coulisses. Steve Witkoff, envoyé spécial de Donald Trump, avait déjà annoncé une initiative « globale » et convoqué une réunion à la Maison-Blanche dont la liste d’invités révélait les acteurs clés : Jared Kushner et Tony Blair. C’était un processus conçu en privé, et non dans les salles de presse.

Même la tentative d’Emmanuel Macron de se poser en principal défenseur des Palestiniens n’eut qu’un impact limité. Elle poussa surtout Trump à réaffirmer son autorité, rappelant aux dirigeants arabes et israéliens quelle capitale pouvait transformer les idées en un plan exécutoire. Dans l’arène, entre politique médiatique et négociation de l’ombre, c’est la seconde qui l’a emporté.

Comment le plan a émergé : une chronologie élargie

Août — Le redémarrage discret. À la Maison-Blanche, Trump présida une réunion qui remit le dossier au centre. Le fidèle de Netanyahou, Ron Dermer, participa et s’alarma du tournant américain vers une fin de guerre. C’est aussi là que réapparut Blair, dont les idées pour l’après-guerre à Gaza, jusque-là marginales, retrouvèrent une place.

Début septembre — Les propositions affluent.

  • Les États arabes avancèrent leurs concepts après la provocation de Trump en février, parlant d’un « Riviera du Moyen-Orient » à Gaza. Leur plan exigeait la fin de la guerre et un rôle palestinien, mais restait vague sur le désarmement du Hamas, point inacceptable pour Netanyahou.
  • Le Royaume-Uni et la France proposèrent un comité palestinien pour administrer Gaza, une force internationale de stabilisation et le désarmement du Hamas.
  • Blair évoqua une forme de tutelle internationale, fuite qui inquiéta Arabes et Européens craignant une marginalisation des Palestiniens. Il consulta Kushner, toujours bien relié aux puissances du Golfe.

9 septembre — Le choc de Doha. Israël frappa des dirigeants du Hamas réunis au Qatar pour discuter de la dernière proposition de cessez-le-feu de Witkoff. Cette frappe irrita Washington — Trump déclara être « très mécontent » — et alarma la région. Les Émirats arabes unis avertirent que l’annexion menaçait leur normalisation avec Israël. Cet épisode accéléra l’urgence d’un plan global.

Fin septembre — Semaine de l’ONU. Tandis que l’Europe annonçait la reconnaissance d’un État palestinien (Royaume-Uni, France, Australie, Canada), d’autres dynamiques s’imposaient :

  • Un rapport onusien parlait de génocide.
  • Les délégations arabes apportèrent six conditions : fin de la guerre ; pas d’occupation ni de colonies israéliennes à Gaza ; pas de déplacements forcés ; pas d’annexion en Cisjordanie ; pas de modification du statut des lieux saints à Jérusalem.
  • Lors d’une longue réunion, Trump assura qu’il n’autoriserait pas l’annexion et chargea Witkoff et le secrétaire d’État Marco Rubio de rédiger un texte.
  • En trois jours, selon un officiel arabe, un plan fut écrit — vitesse que l’Europe ne pouvait égaler.

L’Europe dépassée. Londres et Paris avaient prévu une réunion pour défendre leurs huit principes. Mais la Maison-Blanche avait déjà imposé son propre texte. L’influence européenne se résuma à la présence de Blair dans l’organe de supervision.

New York — Les tractations israéliennes. Netanyahou déclara à l’ONU vouloir « finir le travail » et rejeta tout rôle de l’Autorité palestinienne. Mais sous pression américaine, Dermer rencontra à plusieurs reprises Witkoff et Kushner. « Nous avons travaillé tout le week-end », dit Witkoff, « et les Israéliens sont embarqués. »

Lundi — L’annonce. Trump présenta un plan en 20 points après avoir arraché l’accord de Netanyahou. Celui-ci remercia Kushner et Witkoff. Trump qualifia Blair de « grand homme » et annonça la création d’un “Board of Peace”, organe international qu’il présiderait, où Blair siégerait.

Mardi — Ultimatum au Hamas. Trump donna trois à quatre jours au Hamas pour répondre. Les dirigeants arabes, rassurés, misèrent sur l’Amérique pour garantir l’application.

L’architecture du « plan Kushner-Blair »

  • Administration palestinienne de Gaza : un comité palestinien, excluant le Hamas, dirigerait la bande.
  • Supervision internationale : un Board of Peace, présidé par Trump avec Blair parmi ses membres, surveillerait la mise en œuvre.
  • Force de stabilisation : un déploiement international limité garantirait la transition et le désarmement.
  • Démilitarisation du Hamas : condition préalable à toute reconstruction et normalisation.
  • Horizon politique conditionnel : si Gaza est reconstruit et l’AP réformée, une voie crédible vers l’autodétermination palestinienne s’ouvrirait.
  • Appui régional : l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats ont donné leur aval au financement et à la séquence.

La posture israélienne : accepter sans embrasser

Netanyahou continua d’annoncer sa volonté de « victoire totale » et lança une offensive terrestre sur Gaza malgré la pression internationale. Mais des sources israéliennes reconnaissent qu’il a accepté le plan « faute de choix ». Il obtint l’essentiel de ce qu’il voulait, sauf la mention d’une future perspective d’État palestinien. En cas de refus du Hamas, prévint-il, Israël « finira le travail seul ».

Pourquoi l’Europe est restée spectatrice

1) Le timing. La reconnaissance fut un geste de valeurs ; le plan américain fut une gestion d’issues concrètes. Les premiers à agir fixent le cadre.

2) Les instruments de pouvoir. L’Europe avait les mots, mais pas de leviers coercitifs. Les États-Unis pouvaient offrir incitations et pressions.

3) Une voix fragmentée. L’UE divisée, Londres en solo, Paris avec ses propres ambitions : au final, Washington simplifia en donnant une chaise à Blair.

4) Les craintes d’une tutelle. L’idée de Blair avait effrayé ; le compromis final rassura, mais ce furent les Américains et les Arabes qui l’imposèrent.

5) Le choc de Doha. Ce fut l’attaque au Qatar qui changea la dynamique, pas la reconnaissance européenne.

6) Macron comme déclencheur inversé. Sa posture pro-palestinienne fit réagir Trump, décidé à montrer qui tenait réellement les rênes.

Un scénario reproductible en Ukraine ?

La leçon va au-delà du Proche-Orient. Si l’Europe continue de confondre gestes médiatiques et leviers stratégiques, elle risque de voir la même histoire se répéter en Ukraine : l’Europe en tête de l’opinion publique, mais les décisions structurantes forgées ailleurs — à Washington et entre acteurs régionaux.

La leçon inconfortable

Pendant une semaine de septembre, l’Europe parla d’une seule voix : la Palestine doit avoir un horizon politique ; la guerre de Gaza doit cesser. Mais le plan qui structure aujourd’hui la sortie de conflit est un hybride américano-arabe, surnommé le « plan Kushner-Blair ». La reconnaissance a donné à l’Europe une clarté morale ; les alliances discrètes ont donné aux autres la maîtrise du jeu.

Si le plan réussit, l’Europe aura contribué symboliquement, tandis que d’autres auront façonné l’avenir. S’il échoue, elle aura dépensé son capital moral sans obtenir de levier stratégique. Dans tous les cas, la conclusion s’impose — pour Gaza aujourd’hui et pour l’Ukraine demain : moins de performance, plus de pouvoir.

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