Tout a commencé comme commencent souvent les paniques modernes : non par un incendie d’usine ou une ruée bancaire, mais par un document qui semblait s’être échappé du temps.
Citrini Research a publié une longue « macro note » datée du 30 juin 2028, avec la mention « 22 février 2026 » visiblement barrée — un dispositif narratif assumé qui indique immédiatement comment il faut la lire : comme si l’avenir avait déjà eu lieu. Les auteurs précisent d’emblée qu’il s’agit d’un scénario, non d’une prévision — une exploration d’un risque extrême peu discuté, et non une prophétie.
Puis le texte adopte le langage que les marchés comprennent : une publication statistique fictive, une correction fictive, un recul fictif aux chiffres étrangement précis. Dans ce 2028 imaginaire, le chômage « s’imprime » à 10,2 %, et le S&P 500 se trouve en baisse de 38 % ar rapport à ses sommets d’octobre 2026. L’économie, telle qu’elle est décrite, semble solide dans les gros titres — productivité en hausse, production en expansion — mais creuse là où cela compte : à l’endroit où les salaires se transforment en dépenses, et les dépenses en profits.
Pour nommer ce vide, Citrini forge une expression : « Ghost GDP » — un PIB fantôme. Une production qui figure dans les comptes nationaux et les tableaux Excel, mais qui ne circule plus dans la vie réelle. Les machines ne prennent pas de vacances. Elles ne remplacent pas un lave-vaisselle cassé par caprice. Elles n’achètent pas de chaussures pour se consoler d’une mauvaise semaine. Dans cette logique, la vitesse de circulation de la monnaie s’aplatit, car l’économie apprend à produire sans rémunérer les personnes, et l’ancien pacte — travailler, gagner, dépenser, recommencer — commence à se fissurer.
Le cœur du récit repose sur une boucle aussi simple que troublante. L’IA s’améliore ; les entreprises ont besoin de moins d’employés ; les licenciements augmentent ; la consommation diminue ; la demande faiblit ; les entreprises protègent leurs marges en investissant davantage dans l’IA ; l’IA s’améliore encore. Une boucle de rétroaction sans « frein naturel ».
Et pendant quelques jours, en février 2026, les marchés ont réagi comme si cette boucle était déjà en marche.
Le 23 février 2026, les marchés américains ont chuté : le Dow Jones a perdu plus de 800 points, le S&P 500 et le Nasdaq ont reculé eux aussi. Il serait excessif d’affirmer qu’un seul billet Substack a provoqué la baisse. Les marchés n’obéissent jamais à une cause unique. Mais il serait naïf de prétendre qu’il n’a joué aucun rôle. Le scénario offrait une histoire cohérente, presque cinématographique, reliant l’automatisation cognitive aux licenciements, puis à la consommation, puis au crédit, puis aux valorisations boursières. Il transformait une inquiétude diffuse en chaîne causale concrète. Et les marchés, face à l’incertitude, vendent souvent d’abord et réfléchissent ensuite.
Mais au-delà de la volatilité boursière, la question essentielle est ailleurs : que dit réellement ce texte sur l’avenir du travail ?
Il affirme que l’économie moderne repose sur une hypothèse implicite : l’intelligence humaine est rare, et cette rareté mérite une prime salariale. Si l’intelligence artificielle devient abondante — bon marché, infatigable, reproductible — alors cette prime se contracte. De nombreuses tâches cognitives, autrefois réservées aux diplômés et aux cadres, deviennent automatisables. Dans le scénario, cela commence par le logiciel : des outils capables non seulement de suggérer, mais d’agir, de planifier et d’exécuter. Les marges des entreprises de services numériques s’érodent. Les emplois liés à la configuration, à l’analyse, à la documentation et à la coordination se fragilisent.
Les travailleurs licenciés ne montent pas mécaniquement en gamme pour « superviser l’IA », car l’IA progresse précisément dans les tâches qu’ils espéraient occuper. Beaucoup glissent vers des emplois moins stables, moins rémunérés. La consommation ralentit. La boucle s’accélère.
Derrière cette mécanique se cache une intuition plus profonde : si l’intelligence devient abondante, le simple fait d’être compétent ne suffit plus à garantir une position économique stable.
Alors, quelle est la place de l’être humain dans ce paysage ?
Elle ne disparaît pas. Elle se transforme.
Certains domaines restent profondément humains parce qu’ils sont incarnés. Le monde physique est désordonné, imprévisible, rempli de cas particuliers. Les maisons, les hôpitaux, les chantiers, les infrastructures nécessitent une adaptation constante. La robotique progressera, mais la complexité matérielle et les contraintes réglementaires ralentissent l’automatisation totale.
D’autres domaines demeurent humains parce qu’ils sont relationnels. Le soin, l’éducation, la thérapie, l’accompagnement ne sont pas uniquement des services techniques ; ils sont aussi des expériences sociales. La confiance, la présence, l’empathie ne sont pas aisément substituables. Même assistées par l’IA, ces professions conservent une dimension humaine essentielle.
Il existe aussi des rôles fondés sur la responsabilité. Dans les systèmes juridiques, médicaux ou politiques, quelqu’un doit signer, répondre, assumer. L’optimisation algorithmique ne remplace pas la légitimité ni la responsabilité morale.
Enfin, il y a le domaine du sens. Si l’IA peut produire une infinité d’options, la rareté se déplace vers le jugement, le goût, la sélection. Décider ce qui compte, ce qui mérite d’être retenu, ce qui correspond à une culture ou à une communauté particulière devient une compétence stratégique.
La place de l’être humain ne réside donc pas uniquement dans la créativité abstraite, mais dans l’incarnation, la relation, la responsabilité et l’interprétation.
Survivre dans ce contexte ne signifie pas trouver un emploi « à l’abri », mais construire une résilience. Utiliser l’IA comme levier plutôt que la subir. Se rapprocher des domaines où la responsabilité humaine reste centrale. Réduire sa vulnérabilité financière dans un monde professionnel plus instable. Développer des réseaux de confiance, car le capital social devient une forme d’assurance.
Surtout, comprendre que l’avenir du travail n’est pas uniquement technologique. Il est institutionnel et politique. Les sociétés décideront — par la fiscalité, la régulation, l’investissement public — comment les gains de productivité seront distribués. L’histoire montre que les révolutions technologiques ne produisent pas automatiquement l’effondrement ; elles redessinent les structures, parfois douloureusement, parfois de manière inattendue.
La note de Citrini est inquiétante parce qu’elle imagine un monde où l’ajustement tarde, où la production augmente mais les revenus stagnent, où la boucle s’emballe avant que les institutions n’aient réagi.
Mais elle rappelle aussi une vérité plus simple : l’économie ne fonctionne pas seulement sur la productivité. Elle fonctionne sur la confiance, sur la capacité des individus à se projeter dans l’avenir, sur la conviction que le contrat social tient encore.
Si l’intelligence devient abondante, la question ne sera pas de savoir si l’être humain a encore une place. La question sera de savoir quelle place nous déciderons de lui donner.
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