La bataille autour des avoirs d’État russes immobilisés dans une chambre de compensation à Bruxelles semble, au premier regard, un simple détail technique de la guerre russo-ukrainienne. En réalité, le conflit autour des milliards gelés chez Euroclear risque de devenir le tremblement de terre qui fissure en profondeur les plaques tectoniques de l’alliance transatlantique.
Au cœur de ce choc se trouve une question simple mais explosive : qui décide du sort des actifs russes gelés — et selon quelles conditions ?
Une “solution juste suffisante” dans une guerre sans issue claire
« La proposition est imminente. » Par cette phrase laconiquement tendue, la porte-parole de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a fait monter la pression à Bruxelles.
Depuis des semaines, diplomates et gouvernements attendent un texte détaillé de la Commission expliquant comment l’Union, face à une guerre qui semble interminable, entend maintenir financièrement l’Ukraine à flot. La rédaction a lieu dans la plus grande discrétion. La publication dépend ouvertement de l’évolution sur le terrain.
Une étude du FMI — basée sur l’hypothèse optimiste d’une fin de la guerre fin 2025 — estime que l’Ukraine aura besoin d’environ 135 milliards d’euros en 2026–2027, après déduction des maigres ressources dont Kyiv dispose encore. L’Europe a pris ce chiffre comme point de départ.
Sachant qu’elle ne peut plus compter, depuis l’ère Trump, sur les poches profondes des États-Unis, l’UE veut sécuriser ces financements elle-même. La cible évidente : les 210 milliards d’euros d’actifs souverains russes immobilisés en Europe, à la suite des sanctions adoptées après l’invasion de 2022.
Environ 185 milliards d’euros de ces fonds sont bloqués chez Euroclear, à Bruxelles. Environ 176 milliards sont désormais détenus en cash, provenant d’obligations d’État russes arrivées à maturité. Les bénéfices générés par cet argent sont taxés en Belgique, puis reversés à l’Ukraine. Une partie — 45 milliards — a déjà servi à financer un premier prêt à Kyiv.
Mais la Commission veut aller plus loin. Elle veut toucher au capital lui-même.
La logique du plan est brutale et simple :
- 45 milliards seraient mis de côté pour rembourser le premier prêt.
- Les 140 milliards restants seraient transférés à l’Ukraine sous forme d’un prêt de “reconstruction” sans intérêt — quasiment exactement la somme que le FMI juge nécessaire pour 2026–2027.
Sur le papier : parfait. Une seule source de financement, une seule estimation de besoins, parfaitement alignées.
Prêter l’argent russe sans “confisquer” la Russie
La Commission affirme avoir trouvé une solution pour procéder sans exproprier formellement la Russie.
Dans son schéma, Euroclear transférerait le cash russe dans un fonds européen dédié. Ce fonds prêterait ensuite l’argent à l’Ukraine. Juridiquement, la Russie resterait propriétaire des actifs — qu’elle pourrait récupérer si et seulement si :
- elle indemnise l’Ukraine pour les dégâts de la guerre ;
- l’UE lève ses sanctions ;
- l’Ukraine, une fois ses réparations encaissées, rembourse le prêt.
En d’autres termes, l’argent russe servirait de garantie pour obliger Moscou à verser un jour des réparations. Kyiv ne devrait rembourser qu’après avoir été dédommagée.
Sur les diapositives de la Commission, tout paraît propre, logique, même moralement satisfaisant.
Pour la Belgique, c’est un champ de mines juridique.
La Belgique au cœur d’un séisme financier
Le gouvernement De Wever, conseillé par plusieurs cabinets juridiques, voit les choses très différemment. Selon eux, transférer le capital dans un fonds européen et le verrouiller dans un prêt à long terme ressemble dangereusement à une confiscation déguisée d’actifs souverains.
Les risques identifiés sont lourds :
- Un barrage de procédures judiciaires de la part de la Russie.
- Une perte de confiance d’États tiers : leurs avoirs sont-ils encore en sécurité en Europe ?
- Une fuite discrète de capitaux hors de la zone euro, perçue comme risquant de “politiser” les infrastructures financières européennes.
Euroclear a, dans une lettre à von der Leyen, averti du même danger : atteinte à la réputation, litiges massifs, et risque de fragiliser la perception internationale de la zone euro.
De Wever compare la situation à un crash d’avion : improbable peut-être, mais dévastateur si cela se produit — pouvant aller jusqu’à ruiner la Belgique, directement exposée à tous les contentieux.
C’est ainsi que la Belgique s’est retrouvée présentée comme “l’empêcheuse de tourner en rond” : le pays où sont physiquement détenus les actifs, et le seul gouvernement refusant de valider les acrobaties juridiques de la Commission.
L’isolement belge grandit — mais n’est pas définitif
Longtemps, Bruxelles a cru que d’autres capitales partageaient en silence ses inquiétudes. Le choc est venu lorsque le dirigeant allemand Friedrich Merz a soudain soutenu l’idée d’un grand prêt adossé aux actifs russes. Peu après, le Luxembourg — pourtant siège de Clearstream, concurrent d’Euroclear également détenteur d’actifs russes — a basculé du même côté.
La Belgique est désormais isolée, mais pas encore dépassée.
Le 18 décembre, lors du sommet européen, les dirigeants doivent décider du financement à long terme de l’Ukraine. Pour l’instant, ce type de décision se prend toujours à l’unanimité. Certes, l’UE a déjà contourné les veto hongrois dans d’autres dossiers — mais l’enjeu systémique des fonds Euroclear est bien trop grand pour “passer en force” contre la Belgique.
Prendre une décision risquant de ruiner un État membre serait politiquement explosif.
Vote à la majorité, consensus fragilisé et lignes de fracture européennes
Le débat sur un recours possible à la majorité qualifiée revient comme un boomerang.
Certains estiment qu’il faut absolument empêcher qu’un seul pays bloque l’aide à l’Ukraine. D’autres avertissent qu’utiliser ce mécanisme — précisément sur un dossier exposant un État membre à un risque financier gigantesque — créerait une brèche dangereuse et durable dans la confiance intra-européenne.
Le résultat le plus probable ? Un compromis “à l’européenne” :
- assez d’éléments du plan de la Commission pour débloquer un méga-prêt ;
- assez de nuances juridiques pour permettre à la Belgique de dire qu’il n’y a pas confiscation ;
- assez d’ambiguïté pour nourrir des années de contentieux.
Mais cela ne résout pas la question centrale : qui mène réellement la stratégie occidentale sur l’Ukraine, l’Europe ou les États-Unis ?
Le facteur américain : deux visions concurrentes
Pendant que l’UE affine son “prêt de reconstruction”, Washington développe en parallèle son propre cadre de paix et de reconstruction.
Des fuites suggèrent un plan américain où une partie des actifs russes servirait à des projets pilotés par les États-Unis, avec un rôle financier important — et un partage des bénéfices non négligeable.
Or cela se heurte directement au projet européen.
En clair :
- L’UE veut que “ses” 210 milliards immobilisés servent un plan européen.
- Les États-Unis présument qu’ils en piloteront l’usage dans un futur accord de paix.
Personne ne dit cela ouvertement, mais chacun agit en conséquence.
Euroclear devient ainsi la plus discrète mais la plus importante affirmation d’autonomie stratégique européenne, un rappel que les leviers financiers situés sur sol européen doivent être gérés par l’Europe — pas par Washington.
L’Ukraine : poussée définitivement dans les bras de l’Europe
Pour Kyiv, les chiffres sont brutaux : au moins 135 milliards d’euros nécessaires pour survivre aux années 2026–2027. Si le plan européen passe, ce seront des fonds européens, des risques européens, et des conditions européennes qui détermineront sa survie économique.
Si, dans le même temps, les États-Unis négocient un cadre de paix que l’Ukraine juge trop accommodant pour Moscou, Kyiv glissera encore davantage vers l’Europe comme principal protecteur.
Euroclear — une infrastructure technique à Bruxelles — deviendrait alors le pivot d’un basculement historique :
- de Washington vers Bruxelles,
- d’une paix américano-centrée vers une solution européenne.
La Russie observe — et voit une opportunité
Du point de vue du Kremlin, une fracture transatlantique serait idéale.
Moscou pourrait alors développer :
- un canal stratégique avec Washington, axé sur les sanctions, les équilibres stratégiques et une éventuelle réouverture économique ;
- un canal agressif avec l’Europe, présentée comme le “voleur” des fonds russes.
À long terme, cela menacerait même le leadership américain au sein de l’OTAN si l’Europe devait assumer seule la sécurité de l’Ukraine, tandis que Washington réduirait son engagement.
Une idée autrefois impensable deviendrait alors plausible :
une intégration de l’Ukraine à l’Ouest principalement garantie par l’Europe, avec un rôle américain plus limité et conditionnel.
L’Europe peut-elle survivre au “séisme belge” ?
Toutes les routes ramènent à Bruxelles.
Le “séisme belge”, ce n’est pas seulement le refus de la Belgique. C’est la manière dont cette crise expose les failles profondes de l’Europe :
- grands États contre petits États ;
- prudence juridique contre urgence géopolitique ;
- autonomie européenne contre dépendance transatlantique.
L’Europe peut-elle :
- assumer un prêt de 140 milliards à Kiev,
- maintenir la confiance des marchés,
- préserver son unité interne,
- tout en évitant une rupture durable avec les États-Unis ?
Aucune chambre de compensation n’aurait dû porter un tel fardeau. Et pourtant, les milliards gelés d’Euroclear ont forcé l’Europe à affronter ses contradictions les plus profondes.
Si l’alliance transatlantique venait à se fissurer durablement, les historiens pourraient bien commencer leur récit non pas à Washington ou Moscou, mais dans un petit pays, chez un Premier ministre prudent, et dans les serveurs d’une institution financière belge qui s’est retrouvée, malgré elle, à l’épicentre d’un séisme géopolitique.
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