Un échange public au Forum économique mondial de Davos a brièvement transformé un problème stratégique en querelle personnelle. Mais le fond compte davantage que la forme. L’ambassadeur-rabbin Yehuda Kaploun, l’envoyé spécial du Département d’État américain chargé de surveiller et de combattre l’antisémitisme, a vivement critiqué le dirigeant juif européen, le rabbin Pinchas Goldschmidt, après que les propos de ce dernier à Davos ont été interprétés — ou présentés — par certains comme rejetant la responsabilité de la montée de l’antisémitisme sur « la vieille Europe ». Goldschmidt a ensuite publié une clarification, rejetant la citation qui lui était attribuée et soulignant que l’antisémitisme en Europe provient de plusieurs directions : l’extrême droite, l’extrême gauche et l’islamisme radical.
La tentation — surtout de l’autre côté de l’Atlantique — est d’y voir un débat idéologique classique : immigration contre « culture européenne », sécurité contre valeurs, droite contre gauche. Cette grille de lecture n’est pas seulement simpliste ; elle est dangereuse. Car ce que les Juifs d’Europe vivent au quotidien, c’est précisément que l’antisémitisme n’est plus un phénomène à une seule dimension. Il est cumulatif, s’auto-alimente et se banalise de plus en plus.
Voilà pourquoi, au-delà des frictions de Davos, Kaploun et Goldschmidt ont tous deux raison — mais pas au sens étroit que leur affrontement public a laissé entendre.
Qui sont les deux protagonistes — et pourquoi leur désaccord a fait écho
L’ambassadeur-rabbin Yehuda Kaploun est l’envoyé spécial américain chargé de surveiller et de combattre l’antisémitisme, une fonction au Département d’État qui pilote l’engagement diplomatique des États-Unis sur l’antisémitisme dans le monde. Dans l’échange public, Kaploun a soutenu que la « migration de masse » est un moteur important de l’antisémitisme et que les transformations sociales qui l’accompagnent menacent la sécurité des Juifs et d’autres communautés. Il a posé le problème comme un défi que les dirigeants occidentaux doivent nommer avec lucidité, plutôt qu’avec des euphémismes.
Le rabbin Pinchas Goldschmidt est président de la Conference of European Rabbis (CER), une institution représentant le leadership rabbinique à travers l’Europe et, dans les faits, l’un des canaux les plus directs vers ce que vivent concrètement les communautés juives : menaces sécuritaires, protection des écoles, rétrécissement de l’espace public pour une vie juive visible, et banalisation progressive d’une rhétorique anti-juive. Dans sa réponse à la controverse, Goldschmidt a insisté sur le fait qu’il n’accusait pas « la vieille Europe » et que son propos portait sur une menace multi-fronts : antisémitisme d’extrême droite, d’extrême gauche et islamiste radical.
Ces rôles importent. Kaploun s’exprime depuis le prisme de la diplomatie et de la sécurité nationale. Goldschmidt parle depuis la réalité opérationnelle quotidienne : faire tenir les communautés, protéger les familles, maintenir des institutions. Ils ne débattent pas seulement d’idées ; ils décrivent des segments différents d’un même champ de bataille.
Les Juifs d’Europe subissent une double dose — et elle s’intensifie
Les Juifs d’Europe ne vivent pas l’antisémitisme comme un sujet de polémique partisane. Ils le vivent comme un environnement stratifié :
- Un héritage européen profond de l’antisémitisme — tropes culturels, réflexes complotistes, mécanismes historiques de bouc émissaire — jamais totalement éradiqué, seulement réprimé par périodes.
- Un accélérateur plus récent : l’importation en Europe de récits liés aux conflits du Moyen-Orient, y compris des éléments antisémites intégrés à des écosystèmes de propagande islamiste, dans l’espace public et en ligne — souvent en parallèle de changements démographiques rapides et d’une intégration insuffisante.
C’est la « double dose ». Et elle produit un effet particulièrement corrosif : les Juifs sont visés non seulement comme « l’autre européen éternel », mais aussi comme substituts d’Israël dans un conflit qu’ils n’ont pas déclenché et qu’ils ne peuvent pas résoudre — tout en se voyant reprocher que nommer ces dynamiques serait « polarisant ».
Kaploun a raison : l’Europe ne peut pas affronter l’antisémitisme sérieusement si elle refuse de parler du rôle que peuvent jouer une migration mal gérée, des échecs d’intégration et l’importation d’idéologies extrémistes dans l’intensification de la haine anti-juive.
Goldschmidt a raison : l’Europe ne peut pas affronter l’antisémitisme sérieusement si elle fait comme si les courants idéologiques du continent — notamment à l’extrême droite et à l’extrême gauche — n’étaient pas des moteurs centraux.
Le vrai diagnostic commence lorsqu’on comprend comment ces flux interagissent aujourd’hui.
L’évolution inconfortable : l’antisémitisme d’extrême droite n’a pas disparu — il a changé de costume
Une erreur majeure du débat européen actuel consiste à croire que l’antisémitisme se répartit proprement par camps politiques. Ce n’est pas le cas. La vérité la plus inquiétante, c’est que d’anciens tropes antisémites d’extrême droite sont devenus “salonfähig” — socialement présentables — en se recyclant dans des vocabulaires nouveaux, réputés acceptables, notamment dans certains segments de la gauche culturelle et politique.
Il ne s’agit pas d’affirmer que « la gauche est antisémite ». Il s’agit de décrire le mécanisme d’adaptation de l’antisémitisme. Les haines les plus durables en Europe survivent en se blanchissant dans le langage moral de l’époque.
À quoi ressemble ce blanchiment ?
- Les récits classiques de “pouvoir caché” réapparaissent sous forme de certitudes « décoloniales » : les Juifs (ou « les sionistes ») présentés comme singulièrement illégitimes, singulièrement malfaisants, singulièrement manipulateurs — une exception fabriquée au sein même de réflexes antiracistes par ailleurs très affirmés.
- Le vieux complotisme revient sous le label d’« analyse systémique », où toute visibilité juive dans la finance, les médias, l’université ou la politique devient une “preuve” d’un récit de “lobby” ou de “réseau”.
- L’accusation ancestrale de culpabilité collective revient en morale politique : des Juifs européens sommés de répondre pour Israël comme condition d’acceptabilité sociale, ou menacés d’exclusion s’ils refusent.
Ce n’est pas de la « critique d’Israël ». Critiquer un gouvernement est légitime. Le problème commence quand la critique devient un permis : quand elle ouvre une échappatoire morale permettant de recycler des stéréotypes antisémites — désormais emballés en militantisme vertueux.
Et une fois que l’antisémitisme bénéficie de cette couverture morale, il devient “respectable”. C’est précisément le sens de salonfähig ici : non pas qu’il est applaudi ouvertement, mais qu’il peut être exprimé sans sanction sociale immédiate — parce qu’il est présenté comme une vertu progressiste.
L’accélérateur politique : quand la logique électorale récompense le déni
C’est ici que votre point n’est pas seulement polémique ; il est crucial sur le plan opérationnel.
Dans certaines parties de l’Europe, certains responsables politiques de gauche ont de puissants incitatifs à minimiser, rationaliser ou compartimenter l’antisémitisme qui émane de milieux islamistes, car le confronter peut coûter cher électoralement auprès de certains segments de l’électorat et de réseaux militants. Parallèlement, ces mêmes responsables peuvent amplifier une rhétorique alignée sur un cadre « anti-impérialiste », ce qui — intentionnellement ou non — fournit du carburant rhétorique aux récits anti-juifs les plus agressifs circulant dans ces milieux.
Ce n’est pas d’abord une question d’idéologie. C’est une question de calcul électoral et de gestion des coalitions :
- présenter l’antisémitisme dans certaines communautés issues de l’immigration comme de la « colère », du « traumatisme » ou une « protestation légitime » ;
- traiter l’inquiétude juive comme une exagération ou une instrumentalisation politique ;
- classer les Juifs dans la catégorie « privilégiés » dans une lecture simpliste oppresseur/opprimé, rendant l’empathie “inappropriée” ;
- déplacer le projecteur moral loin des incidents antisémites afin d’éviter des conflits internes de coalition.
Le résultat est un environnement politique où l’on demande implicitement — parfois explicitement — aux Juifs d’accepter une sécurité amoindrie et une dignité amoindrie au nom de la “cohésion sociale”.
C’est précisément là que l’argument de Kaploun sur la migration devient pertinent — non comme condamnation des migrants, mais comme critique de l’échec de l’État : lorsque l’intégration est faible et que des réseaux radicaux sont tolérés au nom d’un calme multiculturaliste, l’antisémitisme trouve de nouveaux canaux. Lorsque les responsables refusent de nommer ces canaux, l’autorité morale de l’État se délite.
Le dilemme “woke” : un cadre moral qui peut mal classifier les Juifs
L’environnement “woke” contemporain — entendu comme une focalisation culturelle forte sur l’identité, les hiérarchies de pouvoir et le statut de victime — peut, involontairement, faciliter l’antisémitisme parce qu’il peine souvent à situer l’identité juive.
Les Juifs ne rentrent pas facilement dans ce cadre :
- les Juifs sont une minorité au long passé de persécutions, mais sont parfois perçus comme “blancs” ou “réussis”, donc codés comme “puissants” ;
- l’antisémitisme ne se manifeste pas toujours comme une haine raciale directe ; il opère souvent via le complot et une rhétorique “anti-élite”, ce que des outils antiracistes simplistes détectent moins bien ;
- le sionisme devient un champ de bataille par procuration où la nuance s’effondre en absolutisme moral.
Lorsque ce cadre domine des institutions — universités, ONG, segments des médias, espaces culturels — le risque n’est pas seulement que l’antisémitisme reste sans réponse. Le risque, c’est que l’antisémitisme soit reconditionné en justice, et que les Juifs soient présentés comme l’obstacle au progrès.
C’est ainsi que l’ancien antisémitisme européen peut migrer de l’extrême droite vers de nouveaux foyers idéologiques — sans perdre sa structure profonde.
Antisémitisme islamiste importé : pas “l’islam”, mais l’islam politique et les écosystèmes de radicalisation
Pour être rigoureux, il faut nommer précisément. Le problème n’est pas “l’islam” ni “les musulmans”. Le problème, c’est l’islam politique et les écosystèmes de radicalisation islamiste qui ancrent l’antisémitisme dans leur vision du monde et leur propagande : les Juifs comme ennemi métaphysique, les récits complotistes de contrôle juif, et une sacralisation du conflit.
Quand la migration à grande échelle coïncide avec :
- la ghettoïsation et la ségrégation,
- une intégration civique faible,
- une propagande en ligne transnationale,
- des financements ou influences extérieurs,
alors l’antisémitisme peut se normaliser dans certains environnements de pairs — particulièrement chez des jeunes dont l’identité se construit sur des récits de grief.
C’est l’accélérateur que Kaploun pointe. Si les gouvernements européens ne parviennent pas à contrôler les frontières, à faire respecter des exigences d’intégration et à démanteler des réseaux radicaux, les communautés juives continueront d’en payer un prix disproportionné.
La tempête parfaite : pourquoi la crise paraît “invivable” à de nombreuses communautés
Les communautés juives d’Europe ne font pas face à une seule menace. Elles font face à une convergence :
- l’insécurité économique qui alimente le bouc émissaire et le complotisme ;
- l’intelligence artificielle et les médias algorithmiques qui industrialisent la haine, la désinformation et l’intimidation à coût quasi nul ;
- la résurgence de l’antisémitisme “européen ancien” qui devient salonfähig via des codes et un blanchiment mainstream ;
- la migration de masse et la transformation sociale qui, lorsqu’elles sont mal gérées, accroissent la polarisation et facilitent des sous-cultures extrémistes ;
- les récits de conflit importés et l’islam politique qui intensifient le ciblage anti-juif et brouillent la frontière entre “protestation” et harcèlement.
Quand ces forces se combinent, l’issue est prévisible : hausse des coûts de sécurité, peur accrue, émigration, moins de Juifs visibles et un espace civique en rétrécissement pour une vie juive normale. Il n’est pas nécessaire d’expulser formellement pour obtenir une exclusion de facto. Il suffit d’un climat durable d’intimidation et d’abandon politique.
La question de l’asile : si l’on parle du Royaume-Uni, que dire du reste ?
C’est pourquoi l’idée — attribuée à l’avocat Robert Garson — d’évoquer l’asile pour des Juifs britanniques résonne comme une sirène d’alarme, même si elle ne devient jamais une politique.
Car la question profonde n’est pas : « Les États-Unis accueilleront-ils des Juifs britanniques ? » La question profonde est : que signifie, pour les démocraties européennes, le fait que des citoyens juifs puissent considérer la sortie comme une stratégie rationnelle de sécurité ? Et si ce débat s’attache même au Royaume-Uni — un pays qui se pense stable — qu’est-ce que cela implique pour les communautés de France, de Belgique, d’Allemagne, de Suède et d’ailleurs, où la vie quotidienne a déjà glissé, pour beaucoup, vers la précaution et la discrétion ?
Dans une démocratie saine, la discussion sur l’asile serait impensable — non pas parce que les Juifs ne méritent pas d’options, mais parce que l’État fournirait la normalité comme base.
Alors, qui a raison — Kaploun ou Goldschmidt ?
Les deux. Et l’erreur serait de forcer un choix.
- Kaploun a raison : une migration à grande échelle, lorsqu’elle est mal contrôlée, combinée à une intégration faible et à une tolérance envers des idéologies extrémistes, peut accroître matériellement le risque antisémite.
- Goldschmidt a raison : l’antisémitisme est multi-fronts — extrême droite, extrême gauche et islamisme radical — et le réduire à une cause unique garantit l’échec.
Mais voici la synthèse que Davos a involontairement mise au jour :
le problème de l’antisémitisme en Europe n’est plus additif ; il est multiplicatif. L’antisémitisme européen ancien devient socialement acceptable dans de nouveaux emballages idéologiques, tandis que l’antisémitisme islamiste importé se militarise dans la rue — et trop de responsables politiques, y compris à gauche, traitent la sécurité juive comme négociable parce que confronter certaines sources de haine comporte un risque électoral.
Ce n’est pas seulement une crise juive. C’est une crise de l’ordre civil.
Si l’Europe ne peut pas protéger la vie publique normale des Juifs — sans euphémismes, sans filtres idéologiques, sans sacrifier la vérité à la gestion de coalition — alors elle ne protège pas la démocratie libérale. Elle prouve qu’elle a déjà commencé à se vider de sa substance.
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