Lorsque les chaînes d’information ressemblent davantage à des prises de position politiques qu’à du reportage, les publics se tournent ailleurs. Pour des centaines de millions de personnes, cet « ailleurs » s’appelle X, l’ancien Twitter. Mais le nouvel outil de transparence de la plateforme révèle une réalité inattendue : nombre des voix les plus virales ne sont pas celles qu’elles prétendent être.
Le lancement discret de la fonction « À propos de ce compte » — qui affiche la localisation approximative d’un utilisateur, sa date d’inscription et l’origine du téléchargement de l’application — a levé le voile sur un ensemble d’identités fabriquées, de propagande coordonnée et de messages antisémites circulant à l’échelle mondiale.
Une plateforme forte de plus d’un demi-milliard de voix
Malgré les polémiques et les départs d’utilisateurs, X demeure l’une des plus grandes plateformes numériques au monde. Les analyses indépendantes estiment qu’elle compte entre 550 et 600 millions d’utilisateurs actifs mensuels. À cette échelle, une publication anonyme peut devenir un récit global en quelques minutes.
Cette portée, combinée aux mécanismes de monétisation basés sur l’engagement, a transformé X en terrain privilégié pour les messages politiques, la haine en ligne et la désinformation.
La nouvelle fonction a été déployée presque sans annonce. En appuyant sur la date d’inscription d’un profil, l’utilisateur peut désormais voir le pays supposé d’origine du compte, le nombre de changements de nom d’utilisateur et la boutique d’application utilisée au départ. X prévient que ces données peuvent être inexactes, notamment en raison de l’usage de VPN ou de déplacements. Malgré ces limites, les premières heures qui ont suivi son lancement ont provoqué une véritable onde de choc.
Des récits « depuis Gaza » publiés loin de Gaza
Les révélations les plus marquantes concernent des comptes affirmant publier directement depuis Gaza en pleine guerre. Plusieurs diffusaient des appels émotionnels, des vidéos de combats ou des liens de dons difficiles à vérifier. Une fois la fonction ouverte, de nombreux comptes présentés comme des civils gazaouis se sont révélés situés :
- en Inde
- au Royaume-Uni
- en Cisjordanie
- ou dans d’autres régions sans lien avec le conflit
Certains diffusaient des messages très hostiles à Israël ou des propos antisémites tout en sollicitant de l’argent. Le ministère israélien des Affaires étrangères a salué la fonction, estimant qu’elle « arrachait le masque » des faux témoins gazaouis.
D’autres cas ont mis en évidence les limites techniques de l’outil. Le journaliste palestinien Motasem A. Dalloul, bien connu pour son travail à Gaza, a été indiqué comme se trouvant… en Pologne. Il a dû publier des images depuis des quartiers détruits pour démontrer sa présence dans la bande de Gaza.
Des messages antisémites derrière des façades américaines
La fonction a révélé un autre phénomène : des comptes se présentant comme des « patriotes américains », des électeurs « America First » ou des soutiens de Donald Trump, diffusant des contenus antisémites ou anti-israéliens. Malgré des bios ornées de drapeaux américains, plusieurs de ces comptes se sont avérés être situés :
- en Russie
- au Nigeria
- en Inde
- au Pakistan
- en Thaïlande
- dans plusieurs pays d’Europe de l’Est
De nombreuses enquêtes journalistiques avaient déjà mis en lumière des fermes à contenus étrangères se faisant passer pour des utilisateurs américains. Le nouvel outil d’X fournit une confirmation supplémentaire. Plusieurs comptes relayant des théories antisémites — tout en se présentant comme de simples citoyens des États-Unis — étaient en réalité gérés depuis d’autres continents.
Cette convergence entre discours antisémites et opérateurs étrangers relance la question de possibles campagnes coordonnées visant à influencer l’opinion publique.
Un écosystème monétisé où l’indignation rapporte
Cette révélation met aussi en lumière le fonctionnement interne de la plateforme. Le système de partage de revenus d’X rémunère les créateurs en fonction de l’engagement, et l’indignation génère plus de réactions que les faits ou la modération. Pour certains opérateurs situés dans des régions à faibles revenus, l’exploitation de comptes politiquement explosifs — qu’ils se présentent comme des pères gazaouis ou des camionneurs américains — constitue une source de revenus non négligeable.
Plusieurs comptes récemment exposés publiaient auparavant des contenus viraux sur des sujets totalement différents, donnant à penser que l’idéologie importait moins que la visibilité et les gains potentiels.
Un outil de transparence qui brouille et éclaire à la fois
La fonction « À propos de ce compte » est loin d’être parfaite. Elle peut mal localiser des utilisateurs légitimes et masque automatiquement certains comptes gouvernementaux pour des raisons de sécurité. Mais, malgré ses défauts, elle révèle pour la première fois l’ampleur de la manipulation en ligne et la facilité avec laquelle des identités numériques peuvent être créées, détournées ou revendues.
Ce que montre la nouvelle fonction dépasse la géolocalisation. Elle met en évidence un système où un récit viral — un slogan, une vidéo, un témoignage — peut être présenté comme émanant d’un témoin local ou d’un électeur américain, alors qu’il provient parfois de réseaux politiques ou commerciaux situés à l’autre bout du monde.
À l’heure où les médias traditionnels sont accusés de parti pris et où les réseaux sociaux servent d’alternative d’information, l’outil d’X expose la frontière de plus en plus floue entre réalité, mise en scène et manipulation. Le débat mondial se déroule en ligne, mais une part importante des voix qui l’alimentent restait invisible.
Jusqu’à maintenant.
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