Lorsqu’on évoque la fin de la guerre en Ukraine, les analyses portent généralement sur l’équilibre militaire, les négociations diplomatiques ou les dynamiques politiques à Washington et à Kyiv. Pourtant, le levier décisif qui façonnera toutes ces dimensions ne se trouve ni dans un palais présidentiel ni dans un quartier général militaire. Il se trouve dans les comptes de Euroclear, le dépositaire belge de titres qui est devenu, à la surprise générale, le pivot géopolitique de l’avenir de l’Ukraine — et du rapport de force entre l’Europe et les États-Unis.
Euroclear détient 185 à 190 milliards d’euros d’avoirs souverains russes gelés, la plus grande concentration de réserves russes hors de Moscou. Autour de ce capital immobilisé s’est accumulée une seconde couche : plusieurs milliards d’euros de revenus d’intérêts, générés par la hausse des taux depuis 2022. Ces intérêts, imposés en Belgique, sont désormais au cœur d’un affrontement stratégique qui dépasse largement la question ukrainienne.
Car celui qui contrôle le mécanisme Euroclear contrôle non seulement le financement de la reconstruction de l’Ukraine, mais peut potentiellement influencer l’architecture politique du règlement de paix — et, avec elle, l’avenir même des relations transatlantiques.
- Euroclear : le coffre-fort belge devenu pivot géopolitique
Avant la guerre, Euroclear était une institution technique, neutre, essentielle au fonctionnement silencieux des marchés financiers mondiaux. Mais lorsque l’UE et le G7 ont gelé les réserves de la Banque centrale de Russie en 2022, cette infrastructure discrète a pris un poids stratégique.
Son rôle est simple :
- conserver les actifs gelés,
- gérer les liquidités correspondantes,
- encaisser les intérêts,
- et payer l’impôt belge sur ces profits.
Or la hausse brutale des taux d’intérêt a transformé ces avoirs immobilisés en source de revenus exceptionnelle : plus de 4,4 milliards d’euros en 2023, et déjà plus de 5 milliards sur les neuf premiers mois de 2024.
L’UE souhaite convertir cette manne en arme politique.
Les États-Unis veulent éviter que l’Europe ne l’utilise pour s’imposer comme puissance directrice.
La Russie, elle, dénonce un vol.
Et au centre de ces tensions se trouve… la Belgique.
- Le projet européen : utiliser les fonds, financer la reconstruction, affirmer l’autonomie stratégique
Ursula von der Leyen et plusieurs capitales européennes veulent faire de ces revenus les fondations d’un prêt européen pour la reconstruction de l’Ukraine, évalué entre 50 et 140 milliards d’euros.
Le montage est présenté comme juridiquement prudent :
- Le principal (les 185–190 milliards d’euros) demeure gelé.
- Seuls les revenus exceptionnels sont mobilisés.
- Le mécanisme est présenté comme une taxation nationale plus qu’une saisie.
L’objectif est double :
- Éviter d’être accusé de violer le droit international sur l’immunité des États.
- Affirmer la capacité de l’UE à financer la paix sans dépendre de Washington.
Mais cette construction juridique rencontre une contestation croissante.
- S’agit-il d’une confiscation ? L’UE dit non. Les marchés disent oui. Les juristes tirent la sonnette d’alarme.
L’argument européen repose sur une distinction :
« Nous ne touchons pas aux actifs russes — seulement aux profits réalisés par Euroclear. »
Mais pour de nombreux acteurs financiers, cette distinction est largement théorique.
Dans la pratique :
- Les intérêts appartiennent au propriétaire de l’actif.
- Les détourner revient à priver l’État russe de la valeur économique de ses réserves.
- Les marchés financiers réagissent au fond, non aux subtilités juridiques.
Preuve supplémentaire : la directrice générale d’Euroclear a elle-même prévenu Bruxelles que ce plan risque d’être perçu comme une confiscation déguisée, mettant en péril :
- la confiance mondiale dans le système financier européen,
- l’attrait du euro comme monnaie de réserve,
- la crédibilité de la Belgique comme place financière sûre.
C’est sur ce terrain que s’inscrit l’analyse la plus sévère : celle du juriste Arthur Flieger.
- L’analyse Flieger : « Une violation dangereuse du droit international »
Selon Arthur Flieger, du cabinet Flieger Law Office, le mécanisme envisagé constitue une interférence illégale et irréversible avec les avoirs souverains d’un État étranger. Ses arguments clés :
(a) L’immunité des actifs souverains est absolue
Les réserves d’une banque centrale sont protégées contre :
- la saisie,
- l’expropriation,
- l’utilisation forcée,
- ou toute forme de détournement.
Seule une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU pourrait autoriser leur utilisation.
Aucune telle résolution n’existe.
(b) Les intérêts ne sont pas séparables du principal
Flieger affirme que :
« Supprimer le droit d’un État de percevoir les intérêts de ses actifs revient, en substance, à une expropriation. »
(c) Le risque systémique est immense
Si l’Occident montre qu’il peut détourner des réserves souveraines, même indirectement :
- la Chine,
- l’Inde,
- les États du Golfe
pourraient réduire massivement leurs avoirs en euros.
(d) La Belgique serait juridiquement exposée
La Russie pourrait engager :
- des recours devant la CIJ,
- des arbitrages internationaux,
- des actions civiles à l’étranger.
L’addition pourrait être colossale.
(e) Le précédent serait irréversible
Même si les relations internationales s’apaisent ensuite, l’acte de rupture de confiance serait permanent.
- Le paradoxe de l’UE : des fonds sûrs à Bruxelles, et des milliards envoyés dans un système à haut risque
L’UE se heurte aussi à une contradiction interne.
Ses propres lois — notamment le Règlement 2020/2092 et le Règlement financier 2018/1046 — interdisent l’allocation de fonds européens à un pays :
- où la corruption est structurelle,
- où les contrôles sont insuffisants,
- ou où les dépenses ne peuvent être vérifiées.
Or, l’Ukraine, malgré des progrès gigantesques, fait encore l’objet de :
- scandales de corruption dans la défense,
- enquêtes majeures comme l’affaire Energoatom,
- faiblesses judiciaires,
- chaînes de documentation fragilisées par la guerre.
Et pourtant, l’UE continue d’y transférer des dizaines de milliards d’euros d’argent public.
Pendant ce temps, les profits Euroclear — placement le plus sûr du continent — ne sont qu’en partie mobilisés.
- Les États-Unis ont leur propre stratégie — et elle repose aussi sur la maîtrise des fonds
Washington a déjà verrouillé son modèle :
- un prêt du G7 de 50 milliards de dollars,
- un partenariat bilatéral sur les minerais et la reconstruction,
- deux versions d’un plan de paix : un plan en 28 points, puis une version condensée en 19 points.
La logique américaine est claire :
- reconstruire l’Ukraine via des financements américains,
- intégrer l’Ukraine dans les chaînes d’approvisionnement américaines (notamment le lithium),
- utiliser la puissance financière pour orienter les décisions politiques de Kyiv.
Pour Washington, le risque est simple :
Si l’UE obtient la maîtrise des fonds Euroclear, l’équilibre stratégique penchera vers l’Europe.
Washington perdra son rôle de chef d’orchestre.
- L’Ukraine en transition : la stabilité financière est une question de sécurité nationale
La réalité politique ukrainienne évolue.
L’avenir de la présidence ukrainienne est incertain.
De nouveaux acteurs politiques émergent ; le besoin de financement extérieur est colossal.
Les élites ukrainiennes voient de plus en plus dans l’exploitation des minéraux stratégiques, notamment le lithium, une sortie économique possible.
Sans un mécanisme de reconstruction robuste :
- les tensions internes pourraient s’accentuer,
- la stabilité institutionnelle serait mise à l’épreuve,
- la transition politique deviendrait plus fragile.
- La Belgique : le petit État devenu arbitre géopolitique
La position belge est unique :
- Euroclear est soumis au droit belge,
- la taxation relève du Parlement belge,
- et tout mécanisme européen nécessite le feu vert de Bruxelles.
Cela donne à la Belgique un pouvoir inhabituelle :
- Si la Belgique approuve, l’UE devient l’architecte dominant de la reconstruction.
- Si la Belgique bloque, les États-Unis conservent la maîtrise du jeu.
La décision belge influencera :
- le futur règlement de paix,
- le rapport de force UE–États-Unis,
- et la confiance mondiale dans le système financier occidental.
- 19 décembre : la date que vise l’UE, l’hésitation que maintient la Belgique
L’UE souhaite finaliser son dispositif avant ou le 19 décembre, afin d’éviter que Washington ne prenne l’avantage.
Mais la Belgique reste prudente :
- crainte des risques juridiques,
- préoccupation pour la stabilité financière mondiale,
- refus d’être le « fusible » du système.
Les décisions prises à Bruxelles ce mois-là auront des conséquences qui dépasseront largement l’Europe.
- Conclusion : la paix en Ukraine se décidera sur une table financière à Bruxelles
Au-delà des combats, des négociations et des cycles électoraux, la réalité est simple :
La paix dépendra de qui contrôle les fonds.
Et ces fonds sont à Bruxelles.
La décision belge déterminera :
- qui finance l’Ukraine,
- qui encadre sa reconstruction,
- qui façonne le futur règlement,
- et qui dirige le monde occidental dans la décennie à venir.
Car dans cette guerre,
l’argent n’est pas l’instrument de soutien.
C’est l’instrument central.
Et les clés de cet instrument se trouvent entre les mains de la Belgique.
Avec la Belgique se joue l’avenir des relations transatlantiques.
Et, avec elles, l’avenir de la paix en Europe.
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