Attaquer Israël comme échappatoire politique
L’antisémitisme et la politique du déclin européen

La crise de confiance que traverse l’Europe incite fortement les dirigeants impopulaires à changer de sujet. Lorsque les électeurs doutent de la capacité d’un gouvernement à améliorer leur quotidien, une confrontation internationale offre une autre scène sur laquelle afficher sa détermination. Condamner Israël peut procurer l’autorité morale que les résultats obtenus sur le plan intérieur ne confèrent plus. Le danger est que l’indignation finisse par tenir lieu de gouvernement.

La désillusion de l’opinion est mesurable. En septembre 2026, une enquête de l’Ifop indiquait que seuls 17 % des Français interrogés se disaient satisfaits d’Emmanuel Macron. En Allemagne, l’ARD-DeutschlandTREND évaluait à 13 % la satisfaction à l’égard de Friedrich Merz. Il s’agit d’enquêtes nationales distinctes, et non d’un classement européen commun, mais toutes deux révèlent le peu de confiance dont bénéficient deux dirigeants de premier plan. Une faible popularité ne prouve pas l’existence de motivations cyniques. Elle permet toutefois de mieux comprendre la tentation de chercher ailleurs une source d’autorité.

Lorsqu’Emmanuel Macron s’est exprimé sur Israël aux Nations unies, son poing frappant le pupitre a transformé son intervention en une démonstration de colère confinant à la rage. La scène rappelait le célèbre récit, controversé, de Nikita Khrouchtchev frappant avec sa chaussure à l’ONU. Pour un président qui peine à inspirer confiance dans son propre pays, une telle indignation théâtrale donne une impression de force. Pourtant, la violence d’un geste ne saurait remplacer l’efficacité d’une politique. Aussi fort que Macron frappe le pupitre, les difficultés économiques de la France et sa propre crise de confiance demeurent.

Ma thèse est que cette fixation sur le seul État juif constitue une résurgence politisée d’un antisémitisme millénaire : faire des Juifs une explication universelle aux crises les plus diverses et détourner la colère populaire de ceux qui ont la responsabilité de gouverner. Israël n’a ni conçu les systèmes fiscaux européens, ni entravé les marchés de capitaux de l’Europe, ni décidé de ses politiques migratoires. Pourtant, attaquer Israël offre aux dirigeants en difficulté une cible toute désignée, tandis que leurs propres échecs échappent à l’examen. L’accusation est celle du recours au bouc émissaire : reformuler dans le langage politique contemporain le vieux réflexe consistant à accuser les Juifs, afin que l’Europe débatte de l’État juif au lieu d’exiger des comptes de ses propres gouvernements.

Pedro Sánchez s’est construit une autre identité politique autour d’un leadership humanitaire, associant notamment des pressions explicites sur Israël à une approche relativement accueillante de l’immigration. Il a fait de l’Espagne un défenseur de premier plan de la régularisation : en avril 2026, son gouvernement a approuvé un programme exceptionnel dont les premières estimations faisaient état d’environ 500 000 bénéficiaires potentiels résidant déjà dans le pays.

Le problème démocratique commence lorsque la vertu humanitaire dont se réclame un gouvernement est présentée comme une réponse à ces questions pratiques. Les citoyens sont en droit de demander qui construira les logements, créera les places dans les écoles et financera les services nécessaires. La compassion pour les Palestiniens ne saurait dispenser un gouvernement de ces responsabilités. Les migrants eux-mêmes ne doivent pas davantage devenir des boucs émissaires commodes pour des carences de planification imputables aux pouvoirs publics.

La Belgique offre un exemple plus modeste, mais révélateur, de la manière dont les querelles symboliques accaparent l’attention des institutions. Après des mois de débat, la VRT a confirmé sa participation à l’Eurovision 2027, en expliquant sa décision à travers les préoccupations concernant Gaza, les valeurs du concours et les changements intervenus au sein de l’Union européenne de radio-télévision. Son annonce insistait sur le fait que participer ne signifiait pas approuver les événements à Gaza. Même l’inscription à un concours de chansons était devenue un exercice de justification géopolitique.

Cette controverse soulève une question de proportion. Quelle énergie morale et éditoriale un diffuseur doit-il consacrer à la présence d’un artiste israélien ? L’exclusion culturelle produit des gestes visibles. Expliquer comment améliorer la compétitivité belge ou redresser les finances publiques exige un travail plus patient. Les priorités d’une institution se révèlent en partie dans les questions auxquelles elle accorde une attention critique soutenue, et dans la facilité avec laquelle une querelle symbolique devient une épreuve de probité morale imposée à chacun.

C’est ici que la distinction entre critique d’Israël et antisémitisme devient indispensable. La critique de la politique israélienne, même sévère, est légitime. L’antisémitisme apparaît lorsque les Juifs sont tenus collectivement responsables, lorsque des citoyens juifs doivent prouver leur innocence par des déclarations politiques, ou lorsque l’hostilité envers Israël ravive des fantasmes sur le pouvoir des Juifs. La fuite politique devient particulièrement toxique lorsque la colère populaire est dirigée vers une minorité dont la citoyenneté ne devrait jamais être conditionnelle.

Ce danger ne suppose pas de prouver que chaque dirigeant nourrit personnellement des convictions antisémites. Il peut naître de la tolérance politique envers les préjugés lorsque ceux-ci paraissent utiles. Un gouvernement qui prétend défendre des droits universels doit protéger la vie juive avec la même conviction qu’il manifeste face aux souffrances palestiniennes. La compassion sélective affaiblit le principe sur lequel reposent ces deux exigences.

Une tentation apparentée se manifeste dans le débat sur l’intelligence artificielle. Les sujets sont fondamentalement différents, mais le mécanisme politique peut être semblable : l’inquiétude suscitée par les échecs intérieurs est détournée vers une force extérieure particulièrement visible. Lorsque les dirigeants présentent avant tout la technologie comme une menace, ils peuvent éluder la question de savoir pourquoi l’Europe peine à créer les conditions permettant à ses propres entreprises technologiques de prospérer.

L’AI Index 2026 de Stanford décrit une avant-garde technologique toujours dominée par les développeurs américains et chinois de modèles d’IA, tandis que l’écart de performance entre les deux pays se réduit fortement. L’Europe ne peut assurer sa place en se contentant de critiquer les entreprises qui mènent la course. Des garanties efficaces sont importantes, notamment lorsqu’il s’agit de sécurité et de protection des enfants. Mais elles doivent s’accompagner des capitaux, des infrastructures de calcul et des débouchés commerciaux qui rendent possible la participation européenne.

L’Europe dispose déjà d’un diagnostic de ses faiblesses. Le rapport Draghi a évalué les besoins d’investissement supplémentaires à environ 750 à 800 milliards d’euros par an. Une étude ultérieure du Parlement européen a souligné la persistance de problèmes tels que la fragmentation des marchés de capitaux, l’insuffisance des investissements dans l’innovation et le coût élevé de l’énergie. Ce sont des obstacles structurels à la croissance. Accuser l’IA ne les supprimera pas, pas plus que condamner Israël ne rendra une usine européenne plus compétitive. 11

La fiscalité rend ce défaut de priorités particulièrement tangible. Selon Eurostat, les impôts et les cotisations sociales nettes représentaient 40,4 % du PIB de l’Union européenne en 2024, la France et la Belgique dépassant toutes deux 45 %. Ce ratio ne suffit pas, à lui seul, à établir que les taux d’imposition ont augmenté. Mais la prolongation par la France, en 2026, d’une contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises offre un exemple concret de gouvernements qui continuent à prélever des recettes supplémentaires tout en promettant un renouveau économique.

Au lieu de trouver un remède à la faiblesse économique de l’Europe, les dirigeants impopulaires recourent trop souvent à un prélèvement de plus. Accabler de nouveaux impôts une économie qui peine à investir revient à charger de pierres un homme qui se noie. Chaque pierre peut avoir sa justification respectable : un trou budgétaire à combler d’urgence, une situation exceptionnelle et temporaire, un engagement de dépense louable. Le poids n’en continue pas moins de s’accumuler. Les entreprises disposent de moins de marge pour se développer, les ménages de moins de possibilités d’épargner, et la promesse de reprise devient de plus en plus difficile à croire.

Les conséquences dépassent une seule échéance électorale. Si les conflits symboliques continuent de remplacer les réformes, la frustration populaire peut s’aggraver et fournir des arguments supplémentaires aux partis antisystème. La dépendance économique peut s’accentuer lorsque les entreprises ambitieuses recherchent ailleurs de meilleures conditions. Et si l’hostilité envers Israël se transforme en suspicion à l’égard de voisins juifs, l’Europe porte atteinte à sa propre vie démocratique tout en négligeant ses défaillances politiques intérieures. Ce sont les risques d’une esquive prolongée, et non des conséquences inéluctables.

L’avenir de l’Europe dépendra de la capacité de ses dirigeants à retrouver la discipline qu’exige l’exercice du pouvoir. Une condamnation ne finance pas une retraite. Un boycott n’accroît pas la productivité. Un impôt supplémentaire ne crée pas, à lui seul, la prospérité qu’il prétend redistribuer. Les citoyens méritent un programme de redressement assez substantiel pour que ses auteurs n’aient plus besoin d’une controverse étrangère pour paraître efficaces.

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